selloum village kabyle

selloum village kabyle de la wilaya de bouira

27 juillet 2009

Des aspects de tameghra

Des aspects de tameghra
Comme si vous y étiez
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Djamel et Ferroudja se connaissent depuis près de sept ans. Au tout début, et même si dans leur entourage, on soupçonnait chez eux de l’amour,  leur relation était plutôt amicale. C’est du moins ce que nous affirme le couple. De toute façon, quelle que soit la nature de leur relation, elle ne tardera pas à se transformer en thayri. Mais, contrairement à ce que déclament les poètes, l’amour à lui tout seul ne suffit pas pour fonder un foyer.

A l’instar d’autres jeunes qui envisagent ad bnun axxam (fonder un foyer),  il leur fallait attendre quelque temps, le temps de faire des économies. Cela n’a pas été facile, mais ils y sont arrivés.  Ils retiennent, en janvier dernier, une date pour leur nuit de noces. Le mariage est prévu pour juillet. Et nous  sommes conviés. En plus, nous avons la chance d’assister, pour ainsi dire, aux deux revers de la fête : le mercredi, chez Ferroudja et jeudi chez Djamel.

L’audace de Ferroudja

Le village de tislit (la mariée) ressemble à tout les tuddar de la Kabylie.  Il n’a pas été difficile pour nous de retrouver axxam n tmeghra. En fait, là où il y a foule, il y a fête. Nous sommes accueillis par Dda Slimane, le père. Notre hôte nous invitera à prendre place dans une salle où il n’y a pas grand monde. Arrive en même temps que les  rafraîchissements – nous en avions tellement besoin –  Ferroudja. Quel honneur pour nous d’être accueillis par la mariée !  Il y a lieu de souligner qu’on nous accueillant, Ferroudja avait dérogé à la règle kabylo-kabyle qui veut qu’on ne voit tislit que pendant la cérémonie du henné.  “L’audace” de Ferroudja  n’est pas passée inaperçue. Quelques vieilles dames ne cachent  pas leur effarement. A celles-là, la mariée affiche un sourire grand comme ça, avant d’expliquer, donc de justifier, aux timgharin n lbaraka que nous étions ces meilleurs amis. Pas trop convaincus les vieilles ! Elles inondent cependant, Ferroudja  de ddawat n lxir  (bénédictions) qu’elles seules savent formuler.  Nous insistons auprès de notre hôte pour qu’elle rejoigne “ses quartiers”.  Et voilà que Dda Slimane revient  avec des plats de grillades et autres couscous. Nous ne pouvons rien avaler, à cette heure de la journée et sous ce soleil de plomb.  Mais il faut faire honneur à l’invitation.  Il est 15 heures lorsque nous sortons de la salle. Dehors, les invités se partagent les espaces ombrés. Grand et beau, est le jardin de Da Slimane. Il est tellement grand qu’une dizaine de véhicules trouvent refuge à l’ombre de figuiers et autres pommiers. Quelques invités, des citadins sans doute, sont époustouflés par la Kabylie et ils n’arrêtent pas de poser des questions. Et fatalement, ils n’omettent jamais d’interroger à propos du terrorisme. Des femmes continuent d’arriver d’autres villages avoisinants. Il faut dire que tameghra dans un village de Kabylie est la fête de tous les villages voisins.  En attendant l’arrivée de Djamel et de sa famille prévue pour 17 heures pour le cérémonial de la fatiha, nous découvrons taddart de notre amie Ferroudja. Comme toutes tuddar de la région, le village monte et descend. C’est peut-être cette caractéristique des villages kabyles qui a inspiré la fameuse formule “d akessar, d asawen… !”.  Taddart est traversée par une voie goudronnée. De part et d’autre, le béton dispute l’espace aux bâtisses traditionnelles. L’euro étant investi dans le béton.

Construire est aussi une autre caractéristique des villages kabyles. La pelle et la brouette y ont, depuis longtemps, intégré les mœurs. Investir dans le béton est la priorité des priorités. Même ceux qui n’ont pas les moyens financiers de bâtir trouvent d’une façon ou d’une autre celui de rafistoler leurs demeures. Beaucoup d’habitations modernes sont fermées. Leurs propriétaires n’y viennent que pour les vacances.

Quelques enfants ont les yeux fixés en bas : ils  guettent l’arrivée du cortège de Djamel. C’est d’ailleurs eux qui donneront l’alerte : “Atniya (ils arrivent) ! )”  17 heures passées, le cortège est là. Nous allons à la rencontre de Djamel. Nous lui souhaitons la bienvenue au club. Dda Slimane vient à sa rencontre. Ils s’embrassent. L’un présente à l’autre les membres de sa famille qu’il ne connaît pas encore, avant de passer prendre les rafraîchissements. Une bonne demi-heure plus tard, on est invité à assister à la fatiha. A tout seigneur tout honneur, le père de Ferroudja et l’oncle de Djamel prennent place de part et d’autre de ccix n ljamaâ (l’imam). Ce dernier revient brièvement sur ce que suppose le mariage en islam, avant de demander les noms des heureux élus.  Tout de suite après, il demande à l’oncle de demander par trois fois la main de Ferroudja. L’oncle butera légèrement sur la formule en arabe, mais il y arrivera quand même.  Quand arrive le tour de Da Slimane de répondre, religieusement aussi, à la demande,  on n’a pas pu s’empêcher de sourire. L’arabe de Da Slimane est une catastrophe. Mais ce qui importe ce sont les formes.  Les youyous annoncent la fin du rituel de la fatiha. Du point de vue religieux, Djamel et Ferroudja sont unis pour le meilleur et pour… le moins pire.

Isli et tislit

Le isli rentre chez lui dans la région de Maâtka. Le henni l’attend chez lui. Il reviendra demain avec un cortège plus important pour “récupérer’’, et  pour de vrai, sa douce moitié. 19 heures, la chaleur baisse d’un cran. Nous allons voir Ferroudja. La cérémonie du henni l’a, nous semble-t-il, un peu secoué. Elle n’a pas échappé à la charge d’émotion en sachant que d sseh elle est mariée.  En fait, et c’est le cas de toutes les nouvelles mariées, c’est cette rupture subite avec l’environnement qui nous a vu naître et grandir qui est difficilement gérable. Mais cela passera.  Aux commandes, Da Slimane s’atelle  à préparer le imensi n tmeghra.  Décidément, le goût de seksu n tmeghriwin est exceptionnel ! Vers 22 heures, tous les convives lèvent les mains en l’air pour la grande ddawa lxir. Dans un kabyle made in Djurdjura, un sage du village remercie les invités et bénit les mariés et leurs familles.  Son kabyle est tellement beau à entendre qu’on n’a pas envie qu’il s’arrête. Ce n’est que tard dans la nuit que la cérémonie du henni sera entamée sur fond d’un urar sorti droit des entrailles de la Kabylie. La cérémonie est aussi un prétexte pour des jeunes filles en âge de se marier de se faire connaître et une opportunité pour les mères à trouver femmes pour leurs fils. Le fabuleux urar sera de temps en temps interrompu par le non-stop électronique. Et c’est à ce moment là que les jeunes occupent la piste qui quelques fois devient mixte. Mais la mixité ne va pas au-delà du cercle familial.  Le lendemain, fatigués mais heureux, nous attendons le retour du cortège prévu pour l’après-midi. Vers 13 heures, les enfants qui, hier, guettaient l’arrivée du cortège, sont déjà à leur poste. 14 heures passées, nous entendons une véritable partition de klaxons. Dix minutes plus tard, le premier véhicule paré pour embarquer la mariée s’engouffre dans le jardin de Da Slimane. Le temps de prendre des cafés et des rafraîchissements, Djamel organise son cortège. Tout est fin prêt. On n’attend que la mariée. Moment difficile pour  Ferroudja. Elle  prendra tout son temps. Djamel presse tout le monde sans se départir du sourire. Et apparaît la mariée dans sa robe blanche. C’est la métamorphose. Une véritable princesse de la Kabylie ! Sa maman écrase une larme. Son père aussi. Elle prend place dans le beau véhicule à côté de Djamel. Moment fort. Moteur en marche. Petite manœuvre et direction… la région de Maâtka.    

Le village de Djamel n’est pas loin. Cependant,  il nous a fallu deux bonnes heures pour y arriver. Un cortège n’est jamais facile à gérer.  Le décor chez Djamel est tout autre. Son village s’est urbanisé. Il habite un quartier comme on en voit dans les villes.

N’est le paysage que nous surplombons, nous ne nous croirons pas en Haute Kabylie. On ouvre la portière du véhicule à la mariée.  Des flashs crépitent. La demeure de Djamel est toujours en chantier. Là aussi, ça construit. Ferroudja est toujours devant le seuil de la porte. Elle rentrera dans son nouveau chez elle, une fois le cérémonial “lait, datte, eau” terminé. Chez Djamel, c’est exclusivement le non-stop qui est adopté.

19 heures le imensi est prêt. La mariée se repose dans sa chambre. Nos hôtes reçoivent leurs invités. C’est un peu le même ménage que chez Da Slimane, la veille.  Vers 22 heures, nous allons voir Ferroudja. Nous lisons la même stupéfaction sur les visages de vieilles que nous trouvons sur place que celles que nous avons relevée chez les vieilles lorsque Ferroudja est venue nous accueillir chez ses parents. Nous répondons par des sourires à leur étonnement. La situation amuse Ferroudja et nous met mal à l’aise. Et comme elle est un peu et sans méchanceté portée sur la provoc, la mariée nous invitera à prendre des photos avec elle sur son siège de princesse. La situation amuse aussi Djamel qui refoule difficilement un fou rire. “Ces jeunes n lqern rbatac !”,  doivent se dire ces bonnes vieilles dames. De peur de créer un “incident diplomatique’’, nous laissons Ferroudja sourire en catimini et quittons la salle. Dehors, à la faveur d’une brise fraîche, les invités discutent de choses et d’autres. Nous, nous ne pouvons plus tenir debout. C’est à croire que Djamel lisait dans nos pensées : il nous invitera à aller dormir. Volontiers !  Vendredi matin, nous allons embrasser Ferroudja, avant de prendre la route. Le “au revoir’’ est déchirant. Mais Ferroudja et Djamel sont heureux et c’est le plus important.

T. Ould amar

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24 juillet 2009

Assif-Assemadh : Sauvez le Fort turc !

M’chedallah
Assif-Assemadh : Sauvez le Fort turc !
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C’est l’unique vestige de la région de M’chedallah, construit en 1600 par les Turcs, soit à la même époque que celui de Draâ El Bordj à Bouira et celui de Sour-El-Ghozlane avec une différence de taille : le Fort turc d’Assif-Assemadh au lieu dit "Ilezazen " est encore intact.

Les raisons de sa préservation sont dues au fait qu’il a été occupé par plusieurs colons français après le départ des Turcs dont nous citerons quelques noms : Borner, premier successeur des Turcs, ensuite Saint-Sal, Rau et son fils Mimil derniers occupants de ce château — qui ont été délogés par l’armée coloniale en 1958 pour leur servir de caserne afin de surveiller les populations parquées dans un centre de regroupement aménagé à proximité du fort après avoir rasés leurs bourgades, soit douze agglomérations exactement .

A l’indépendance les propriétaires d’origine Ath-Hammouches (famille Aissaoui) qui ont été spoliées de leurs terres les ont récupérées par la suite. La surface sur laquelle a été bâti le château est d’une superficie d’environ 100 m2 a été laissée dans l’indivision pour, dira ammi Ahmed, né Hammouche, l’un des derniers héritier encore en vie, préserver ce château fort aux valeurs historiques avérées, et qui sera en mesure de se renouveler dans le temps et l’espace. Nul n’a le droit de le toucher,telle a été la décision prise d’un commun accord par les personnes âgées de cette famille pour sauver cet unique vestige historique de la région.

A l’heure actuelle, ce fort garde encore intact toute son architecture et même quelques boiseries et équipements construits en dur .C’est ainsi que nous y trouvons :deux guérites de garde dont le sommet est façonné en couronnes dans le pur style turc, une tour de ronde ceinturée par une palissade dans le même style ; ces deux ouvrages comportent des meurtrières,(fentes verticales) d’où peuvent tirer les soldats, un dinjon parsemé d’arcades, deux grandes salles dortoirs, et six chambres d’officiers, deux écuries, un réservoir d’eau, un four à faire cuir le pain, un atelier où exerce le maréchal-ferrant avec sa cheminée intacte et des scelliers. Tous les murs d’une épaisseur de 80 cm sont réalisés en pierre.

Situé dans un coin isolé, ce fort n’a jamais fait l’objet d’une quelconque inspection, racontent les riverains révoltés, ni recensé. On en trouve aucune trace de ce site de 04 siècles dans les archives des administrations locales et encore moins au niveau de la Direction de la culture de la wilaya qui ne s’est jamais manifestée pour recenser ou classer ce patrimoine national qui renferme un pan entier de la mémoire collective.

Lors de notre passage, ce dimanche de la semaine écoulée, au niveau de ce site, des citoyens suréxités se bousculaient pour nous orienter et nous servir de guide et nous faire visiter les moindres recoins  dans l’espoir de nous voir faire réagir les autorités compétentes et attirer l’attention sur ce vestige historique unique en son genre dans la région de M’chedallah.

A l’entrée du large portail, on a l’impression de voyager à travers le temps.

Nul besoin d’être un spécialiste en la matière pour remonter l’historique de ce château, et lire comme dans un livre ouvert ce qu’il renferme comme histoire à travers son architecture, ses équipements,une forte sensation qui met l’imagination en position "débridée", à laquelle il est difficile de se soustraire.

Il a fallu être énergiquement secoué par l’un de nos compagnons pour mettre fin à la rêverie et nous ramener à la réalité. Malheureusement, des énergumènes animés de sentiments destructibles, ont commencé récemment à arracher des toitures en tuiles madriers et des planches pour leur utilisation ailleurs. Ce vestige ne nécessite que quelques travaux de rénovations pour sa préservation et, bien entendu, faire en sorte à ce que soit interdit l’accès à ces vandales sans âme  ni cœur.

Lors de notre passage,des citoyens nous ont appris que des personnes étrangères à la région qui exercent le métier de jardiniers chez certains propriétaires de la localité ont élu domicile dans ce fort, il y a lieu d’agir vite pour sa sauvegarde et le soustraire aux  mains de ces vandales. Il faut susciter la réaction des pouvoirs publics pour le classer patrimoine national.

Oulaid Soualah

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L’Emir Abdelkader en Kabylie (1838-1839)

L’Emir Abdelkader en Kabylie (1838-1839)

                                                               El watan du Jeudi 23 juillet 2009

Préparé dès 1803 par Napoléon 1er pour contrôler

la Méditerranée

et damer ainsi le pion à l’Angleterre qui avait aussi des visées d’occupation des « pays barbaresques », le plan de débarquement des troupes françaises à Sidi Fredj, le 14 juin 1830, ne fut mis en œuvre par Charles X que près de trente ans plus tard.

Cette invasion n’avait certainement pas son origine dans un soi-disant « coup d’éventail » qu’aurait donné le dey Hussein au consul français Deval lors d’une entrevue au sujet d’un contentieux portant sur du blé vendu à par

la Régence

à l’époque de

la Révolution. Les

motifs étaient bel et bien de coloniser une riche contrée « non loin des côtes de France » et de dominer

la Méditerranée

face à l’hégémonie ambitieuse de l’Angleterre (1). Cependant, bien que

la Régence

ait été sérieusement affaiblie par le déclin de l’Empire ottoman, le débarquement d’une armée forte de plus de 35 000 hommes près d’Alger se heurta à la réaction vigoureuse des populations qui se mobilisèrent spontanément pour résister à l’invasion. Les tribus de

la Mitidja

et de

la Kabylie

se portèrent sur le champ de bataille pour renforcer les troupes du dey, notamment lors de la bataille de Staouéli.

Les populations paysannes venues renforcer le corps des Janissaires. Mal entraînés aux batailles frontales, armés de quelques vieux fusils, de yatagans et de flissas, sans entraînement militaire aucun, ils ne pouvaient faire face, malgré leur bravoure et leurs sacrifices, à une armée expérimentée, technologiquement plus avancée et maîtrisant parfaitement l’art de la guerre. L’armée du dey, ou son semblant, mal préparée pour résister à une des meilleures armées d’Europe, de surcroît mal commandée par un parent du dey décrit comme incompétent et timoré, dut céder en quelques jours, après un baroud d’honneur, ouvrant ainsi la voie à la reddition de la ville, de son dey ... et du trésor de , au général de Bourmont le 5 juillet 1830. La résistance populaire ne cessa point cependant. Ainsi, lors de l’expédition menée par l’armée d’occupation pour la prise d’Oran, les chefs de tribus mobilisèrent les populations pour résister à l’envahisseur. Le jeune et futur Emir Abdelkader, accompagnant au combat son père El Hadj Mahieddine, se serait distingué par son sang-froid et son audace lors de la défense de la ville (2) .

Devant l’ampleur de l’épreuve à laquelle il fallait faire face, El Hadj Mahieddine mesura le désarroi des populations et leur peine. Ainsi, quand les chefs des Hachem, des Béni Amer, des Garaba et des autres tribus offrirent à Hadj Mahieddine la lourde charge d’Emir pour mener la lutte contre les troupes d’occupation, il déclina cet honneur en raison de son âge et proposa son jeune fils pour diriger la résistance. Le 22 Novembre 1832, dans la plaine d’Eghris, Abdelkader fut élevé au rang de chef par toutes les tribus de la région. Le jeune Emir savait qu’il venait d’être investi d’une charge lourde de responsabilités. Sa première mission, la plus urgente et non des moindres, consistait à réaliser l’unité nationale afin de faire face à un adversaire puissant et bien armé. Il n’était point facile, en effet, de taire les dissensions entre tribus, les égoïsmes et les querelles qui déchiraient les populations, longtemps sous-administrées et livrées à elles-mêmes. Il devait vaincre les résistances de certains chefs de tribu dont les comportements féodaux et les compromissions leur faisaient rejeter toute tentative d’unité nationale et de résistance à l’occupant. L’Emir n’avait alors d’autre voie que le recours à la force - procédé qu’il n’appréciait guère pourtant- pour châtier les collaborateurs, fussent-ils puissants, comme ce fut le cas du caïd de Bethioua qui commerçait avec l’occupant en lui vendant des chevaux (3).

La réputation de sagesse et de justice du jeune Abdelkader, ses qualités de chef, dépasseront bientôt l’ouest du pays pour gagner toute l’Algérie. Ainsi, comme l’écrivit plus tard un officier français au sujet de l’Emir : « Si l’on avait contesté l’empire universel à l’élu de quelques tribus, on sentait peu à peu l’importance d’y laisser parvenir celui qui se montrait, à l’œuvre, digne en effet de commander sur tous. » (4). De fait, l’influence d’Abdelkader s’étendit très rapidement à tout le pays, et notamment en Kabylie, on l’on s’inquiétait vivement de la présence à Alger des troupes françaises. Les tribus de la région envoyèrent à l’Emir un messager en la personne d’El Hadj Ali Ould Sidi Saïd des Aït Khalfoun, pour solliciter son appui et lui faire part de leur désir de combattre sous son autorité. Abdelkader conféra le titre de khalifa à El Hadj Ali et le chargea de porter des messages aux chefs des tribus, notamment à celui des Flissa, El Hadj Ben Zamoum et à Belkacem Ou Kaci de la tribu des Amraoua, pour leur annoncer sa prochaine visite et leur demander d’apporter, en attendant, un appui effectif à son khalifa désigné. El Hadj Ali revint donc en Kabylie en 1837, escorté par une colonne de l’Emir composée d’une vingtaine de cavaliers (5).

Un an plus tard, El Hadj Ali retourna vers Abdelkader pour lui faire part des résultats de sa mission et lui signaler, notamment, le traitement qu’il a dû subir auprès de quelques tribus arrogantes des Koulouglis (métis issus de mariages mixtes entre autochtones et Turcs), établis à l’est de , qui refusèrent de reconnaître son autorité. Ce qui rendait ces tribus coupables aux yeux de l’Emir, c’était la collaboration ouverte qu’elles entretenaient avec l’occupant, bravant les ordres qu’il avait donnés de ne point commercer avec l’ennemi. L’attitude de défiance de leur caïd El Bayram, irrita Abdelkader au plus haut point. L’Emir se présenta donc en Kabylie avec une armée régulière de cavalerie et d’infanterie et installa son camp pour un temps à Bordj Bouira. Quand les tribus apprirent que l’Emir conduisait ses troupes en personne, toutes se présentèrent à lui pour accueillir l’homme dont l’aura avait gagné tout le pays. Dans sa magnanimité, il accorda le pardon aux tribus Koulouglis dissidentes afin de renforcer les rangs de la résistance et chargea ses lieutenants de ramener les fuyards en les assurant de son pardon (6). Les tribus kabyles allèrent à la rencontre de l’Emir, chargées de présents ; ainsi, les Amraoua lui offrirent 150 mulets chargés de figues, de raisin sec, d’huile et de cire pour les besoins de son armée. L’Emir proposa le commandement du Sebaou à Belkacem Oukaci chef des Amraoua. Ce dernier déclina avec respect cet honneur en indiquant à l’Emir que dans l’état de guerre qui sévissait, le premier rôle devait revenir, comme de tradition, aux chérifs ; il suggéra à l’Emir de conférer le titre de Khalifa à Si Ahmed Ben Salem qui appartenait à la noblesse et déclara qu’il se contenterait, pour sa part, du second rang. L’Emir, favorablement impressionné par l’humilité de Belkacem Oukaci, fit alors appeler Si Ahmed Ben Salem qu’il investit devant le public du titre de Khalifa en le revêtant d’un burnous et en faisant jouer la musique en son honneur (7).

Ahmed Ben Salem appartenait à la tribu des Béni Djaâd ; cette dernière était étroitement liée à la tribu des Béni Yala. Les Béni Djaâd étaient assez puissants en nombre et pouvaient réunir une armée forte de 2 600 fusils. Ahmed Ben Salem était alors âgé d’une quarantaine d’années. Sa force morale et sa piété étaient reconnues de tous selon les témoignages de l’époque ; les tolbas le citent comme un homme instruit, laborieux et plein de dignité dans ses manières ; les guerriers vantent sa prudence au conseil, sa bravoure dans le combat et son habilité à manier un cheval (8). Au nord des territoires des Béni Djaâd, se trouvait le vaste territoire montagneux des Flissa Oum El Lil sur lequel commandait la famille Ben Zamoum. D’après la légende, le qualificatif d’ « Oum El Lil » attaché aux Flissa, qui signifierait « enfants de la nuit », viendrait de combats nocturnes très audacieux qu’ils livraient aux Turcs, combats autour desquels ils leurs détruisirent plusieurs camps (9). Des l’annonce de l’arrivée de l’Emir en Kabylie, El Hadj Ben Zamoum se rendit à sa rencontre ; Abdelkader l’investit aussitôt du titre d’Agha des Flissa, des Maâtka, des Beni Khalfoun, des Nezlyoua, des Guechtoula, des Oulad Aziz et des autres tribus situées sur son territoire. Quant au commandement de Ben Salem, il fut complété par un remaniement opéré par l’Emir ; il détacha l’Aghalik des Béni Slimane du Beylik de Médéa et l’adjoignit au Sebaou puis ces dispositions prises, et après avoir prescrit l’établissement d’un poste a Bordj Sebaou, Abdelkader recommanda encore une fois aux différents aghas d’accorder aide et obéissance à son Khalifa Ben Salem, puis il retourna dans l’Ouest (10).

En 1839, Abdelkader visita une seconde fois accompagné de cent cavaliers. Ben Salem le rejoignit à Bordj Hamza où il campait, le conduisit dans sa famille à Bel Karoube et lui offrit l’hospitalité (11). C’est à l’occasion de cette deuxième visite que I’Emir, accompagné par son Khalifa, parcouru de long en large toute

la Kabylie

, se rendant à l’Est jusqu’à Béjaïa, et à l’Ouest, à Thenia, non loin d’Alger déjà occupée depuis le 5 juillet 1830. De Bel Karoube, Ben Salem accompagna Abdelkader à Bordj Boghni et à Sidi Ali Moussa. « Tous les habitants surent bientôt que l’Emir Abdelkader, le ‘’jeune sultan’’ qui avait fait aux chrétiens une guerre acharnée », était chez eux. La présence d’un tel homme dans leurs montagnes fit une vive sensation, et les Maâtka, les Guechtoula, les Béni Zemenzar, les Beni Abd El Moumen, les Beni Aïssi, et les Flissa vinrent le visiter .... La tente de l’Emir était pressée par les Zouaoua qui le regardaient avec des yeux éton-nés ; aucun d’eux toutefois n’osait y pénétrer ; les moins indiscrets, accroupis à l’entour, en relevaient les bords pour voir sans être vus ....(12). De Sidi Ali Moussa, l’Emir se rendit à Bordj Tizi Ouzou chez les Amraoua où il passa la nuit. Il partit ensuite pour Dellys, accompagné par Sid Abd er Rahman, lieutenant et parent de Ben Salem(13).

A Dellys, Abdelkader aurait fait remarquer à son compagnon que la place ne présentait aucune sécurité contre une éventuelle invasion des troupes d’occupation. Daumas rapporte l’anecdote suivante d’une conversation entre l’Emir et Sid Abd er Rahman (14) : « Comment pouvez-vous vous résoudre à habiter une ville du littoral ? Quant à moi, je n’y passerais pas une nuit sans me faire bien garder de crainte d’être surpris par les chrétiens. » Sid-Abder-Rahman répondit qu’il y restait sans inquiétude, parce que, aux dires des gens du pays, deux marabouts, Sidi Soussan et Sidi Abdelkader, protégeaient la ville contre les attaques des infidèles, l’un du côté de la terre, l’autre du côté de la mer.
Etiez-vous présent, demanda l’Emir à Sid-Abd-er-Rahman, lorsque ces marabouts firent les promesses sur la foi desquelles vous dormez ?
Non.
Eh bien, négligez ces propos populaires, puisque rien ne peut s’opposer à la volonté divine. Prenez donc vos précautions. Nous ne devons avoir aucune confiance. La paix ne peut durer. L’Emir aurait ajouté : « Envoyez vos bagages à la montagne, et ne laissez ici que votre famille et votre cheval. » (15). Après son séjour à Dellys, Abdelkader alla visiter le marabout de Bou Berrak, situé dans le pays des Ouled-Si-Omar-el-Cherif ; il y déjeuna et alla passer la nuit à Haouch-el-Nahal, chez les Issers. Les chefs de ces tribus vinrent l’y trouver ; il les engagea à transporter tous leurs effets sur les points culminants, et surtout à ne pas laisser leurs grains dans la plaine, mais à les enfouir dans des silos sauvages. Il donna les mêmes conseils à toutes les tribus qui campaient dans les vallées. « Ne croyez pas, leur disait-il, à la continuation de la paix ; bientôt elle sera rompue. » (16) Lors de sa visite aux Issers, l’Emir se rendit au marabout de Bou-Mendass (Boumerdès ?), auprès d’EI-Djebil. C’était un pic élevé d’où il pouvait découvrir Alger. Il se fit donner sa longue vue et sonda la ville avec soin, s’informant de tous les points et recueillant des observations minutieuses sur le pays qui s’offrait à ses yeux(17).

L’Emir continuant son périple, se rendit chez les Béni Aïcha, fraction des Khechna. Il y fut bien reçu et force coups de fusils furent tirés en signe de réjouissance. Comme on pensait qu’il y passerait la nuit, on lui prépara la diffa (repas des invités de marque) mais à la tombée du jour il partit, et alla coucher à Bou-el-Ferad. Le lendemain, on le vit de bonne heure à Tamdiret chez les Flissa où se trouvait le camp de Ben Salem (18). Apres son séjour chez les Flissa où il aurait passé deux jours et deux nuits, il se rendit à Sidi Naâmane, chez les Amraoua. Les gens de l’Oued Neça (Oued Sebaou ?) vinrent lui offrir des présents considérables qui consistaient en figues, huile, cire et savon. Il manifesta ensuite l’intention de se rendre chez les Zouaoua et de pousser ensuite jusque sur les hauteurs de Béjaïa(19). Les chefs des Amraoua et des Flissa l’accompagnèrent à Tamda, près de Ras Oued-el-Neça. De là, il se rendit à Akbou, puis chez les Sidi-Yahya-bou-Hatem, au-dessus des Beni-Ourghlis, ensuite chez les Toudja, de là chez les Tamzalet, patrie de la famille des Ouled-ou-Rabah ; il se rendit ensuite chez les Beni-bou-Messaoud, enfin chez les Sidi Mohammed-ou-Maâmeur, sur , en face de Béjaïa (20).

Pendant toute la durée de sa visite, l’Emir fut l’objet d’un accueil exceptionnel, fidèle en cela aux coutumes et traditions des peuples de la région. Daumas en donne encore le témoignage suivant : Pendant tout le trajet, Abdelkader fut bien traité ; plus d’une fois il eut à subir une très importune quoique très généreuse hospitalité. A peine arrivé au gîte, de nombreux Kabyles, tête nue et le bâton à la main, venaient lui présenter la diffa de leur pays, énormes plats en terre (djefena) remplis de couscous et parsemés de quelques morceaux de viande sèche et prièrent leur hôte de manger dans leur djefena ; pour ne pas faire de jaloux, Abdelkader fut ainsi forcé de toucher aux plats sans nombre dont il était entouré (21).

Après sa visite aux tribus de , sur le chemin du retour, Abdelkader se rendit à Khelil-ou-Iguefes et dut coucher chez les Beni-Brahim. La, Ben Salem le quitta après avoir reçu ses instructions et s’en retourna chez lui avec le chef des Flissa, El Hadj Ben Zamoum. L’Emir arriva à Bordj el Bouira, en passant derrière les monts Djurdjura. Il parcourut en longueur et en largeur la plaine de Hamza, et disparut bientôt en s’enfonçant dans le Gharb (22). L’empreinte laissée par l’Emir dans l’esprit des populations de la région durant sa visite ne s’estompa qu’au fil des générations. A la qualité de l’accueil qui lui fut réservé, la dimension humaine, religieuse et militaire de son auguste personne fut reconnue de tous, comme en témoignent des écrits sur cette période héroïque de la résistance nationale. Son autorité fut obéie par l’ensemble des tribus durant ses années de lutte et jusqu’à sa reddition en 1847.

Tel fut l’accueil qu’Abdelkader, aux plus beaux jours de sa puissance, reçut dans les montagnes de Kabylie. Pendant ce court trajet, il avait su se faire apprécier des fiers et énergiques montagnards. La simplicité et la pureté de ses mœurs, son affabilité, sa piété, sa science, sa brillante réputation de guerrier, son éloquence de prédicateur, tout en lui saisissait. Aucun de ceux qui purent le voir et l’entendre n’échappèrent à cette influence. Des poètes en firent le sujet de leurs chants (23). Ainsi devait écrire à son sujet, non sans un sincère respect, le colonel Daumas, officier français, chef du Bureau arabe d’Alger, qui connaissait bien l’Emir pour l’avoir maintes fois combattu.

Rupture du traité de et reprise de la guerre

Les multiples recommandations de l’Emir, lors de sa visite en Kabylie, le fait qu’il répéta à plusieurs reprises aux chefs de tribu que la guerre ne tarderait pas à reprendre, n’était point dues à une appréciation hasardeuse de la situation. C’est que tout indiquait à l’Emir que les Français ne cherchaient qu’à gagner du temps pour mieux se préparer à la reprise des hostilités. En effet, tout au long de la période qui suivit la signature du traité de le 20 mai 1837, les autorités d’occupation attendaient de choisir le moment propice pour dénoncer l’accord de paix et continuer la conquête. En cela l’Emir n’était pas dupe ; il utilisa à bon escient les précieux moments de répit que lui laissait la trêve et s’employa au mieux à préparer les populations à une guerre qu’il savait dure, porteuse de deuils, contre un ennemi décidé à utiliser toute sa puissance. Le général Bugeaud, signataire du traité de paix avec Abdelkader, savait que le document était porteur des germes du désaccord et que la reprise des hostilités n’était qu’une question de temps.

Il aurait déclaré, dans une allocution qu’il prononça à Paris devant en 1838 : « Beaucoup a été dit sur les imperfections du détail du traité. J’avoue franchement qu’il y en a certaines, mais je pense que leur importance a été exagérée. Il y a seulement une qui peut avoir des conséquences, c’est l’expression "aussi loin que l’oued Keddara et au-delà. » Ce mot veut dire aussi loin que la province de Constantine. Cette expression est certainement vague ; mais on doit se rappeler que j’étais pressé par le temps. Un vapeur m’attendait. Il était impératif de décider soit de continuer la guerre, soit de signer la paix (24). Les versions arabe et française du traité de

la Tafna

différaient sur l’interprétation des limites du territoire reconnu aux Français dans la province d’Alger. Le document français mentionnerait dans son article 2 que «

la France

déclarait posséder, dans la province d’Alger : Alger, le Sahel, la plaine de

la Mitidja

, s’étendant à l’Est aussi loin que l’oued Keddara et au-delà (25). En fait, le terme « au-delà » de la version française était transcrit « faouk » dans la version arabe, mot qui veut dire « au-dessus ». Ce litige a fait l’objet de discussions entre Abdelkader et le Maréchal Valée qui assumait, depuis le 30 novembe 1837, les fonctions de gouverneur général d’Alger. Le maréchal, ayant consulté Paris, on lui répondit : « Par les mots ’’oued Keddara, et au-delà’’, il faut comprendre tout le territoire dans la province d’Alger qui va au-delà de l’Oued Keddara jusqu’à la province de Constantine ... » (26).

Lors d’un de ses entretiens avec Valée, Abdelkader lui tint ces propos : « J’ai cédé le territoire jusqu’à l’oued Keddara à l’Est, et aussi loin que Blida incluse, vers le Sud. L’expression ’’aussi loin que l’oued Keddara’’ doit avoir un sens. Autrement pourquoi aurait-elle été insérée dans le traité ? Si elle signifie quelque chose, cela veut dire que vous êtes limités à l’Est comme à l’Ouest » (27). Quant au terme « au-delà », le mot arabe est "faouk" ; traduit comme vous le faites en ’au-delà’ ne signifie rien du tout. Faisons une expérience : prenez vingt arabes que vous choisirez vous-même et demandez leur le sens du mot « faouk ». S’ils vous répondent que le sens naturel de ce mot peut signifier, même en sous entendu, le même sens qu’ « au-delà » j’accepterais votre interprétation. Prenez alors tout le territoire entre l’oued Keddara et la province de Constantine. Mais au contraire, s’ils déclarent que le mot « faouk » que vous traduisez « au-delà » réellement et strictement veut dire « au-dessus », acceptez la proposition que je vous fais. Cette proposition est de vous donner comme limite vers l’Est, la crête des montagnes qui se dressent au-dessus de l’oued Keddara(28) .

Le maréchal déclina la proposition. Valée ne cherchait-il pas un prétexte ? Les intentions du gouvernement de Paris étaient déjà bien arrêtées. Dans une correspondance en date du 1er mars 1839, le ministre de écrivit au maréchal Bugeaud en ces termes : Abdelkader est l’appui matériel et moral de toutes les résistances que nous rencontrons. Tant qu’il subsistera, il sera l’espoir de la nationalité arabe et nous verrons l’antipathie mahométane se perpétuer contre nous ; il faut donc lui faire une guerre patiente et opiniâtre ....(29). L’Emir avait besoin de faire durer la paix encore quelques temps pour parfaire l’organisation du pays à laquelle il s’était attelé. C’était à l’époque des discussions au sujet de la limite Est des possessions françaises, qu’Abdelkader visita

la Kabylie. Il

y installa une organisation militaire et avertit les populations de l’imminence de la reprise de la guerre. Il rallia à lui les tribus de la région de Constantine et plaça sous son autorité tout le territoire entre l’oued Keddara et Constantine. Valée savait que l’Emir était dans son droit. Comment alors contourner la difficulté ?

Il profita du passage à Alger d’un ambassadeur de l’Emir — Miloud Ben Arouch — de retour de France où il fut envoyé par l’Emir auprès de Louis Philippe pour expliquer au souverain sa position sur la question de l’interprétation du traité de maréchal Valée fit pression sur Ben Arouch pour lui faire apposer son sceau sur une version amendée du Traité. Ben Arouch déclara qu’il n’était ·pas autorisé par l’Emir à négocier. Sous les pressions, il finit par céder et donna son aval personnel au document de Valée. Il déclara cependant au maréchal que son point de vue n’engageait pas l’Emir. Abdelkader se trouvait à Takdempt le 10 janvier 1839. C’est là qu’il apprit de Ben Arouch ce qui s’était passé à Alger. Abasourdi par ce qu’il venait d’entendre et hors de lui, il déclara en colère : « Jamais ! Jamais je ne ratifierais une convention qui donnerait à

la France

une terre qui servirait de voie de communication entre Constantine et Alger et perdrait ainsi tous les avantages de la situation qui les circonscrit dans une zone limitée par la mer,

la Chiffa

, et les sommets de l’Atlas au dessus de l’oued Keddara » (30).

L’Emir, avec patience, devait, dès lors faire face à toutes les provocations. Ses agents, installés dans les places occupées par l’armée française au terme d’un accord, furent ignorés ou humiliés. Les populations qui voulaient le rejoindre pour y vivre sous son administration furent rudement traitées et détenues à l’intérieur des lignes françaises. Un charron qui travaillait pour l’Emir à Alger fut chassé par l’armée d’occupation. Un autre, représentant d’Abdelkader, un Français qui s’occupait de l’importation d’équipements industriels pour le compte de l’Emir, fut arrêté, jeté en prison et renvoyé en France (31). Les plaintes d’Abdelkader auprès des autorités françaises au sujet de toutes ces brimades reçurent une suite porteuse des intentions du gouvernement de Paris : il fut en effet répondu à l’Emir que le maréchal Valée était investi d’une autorité illimitée et pouvait faire ce que bon lui semblait (32). Même le consul de l’Emir auprès du Gouverneur général à Alger, un Italien du nom de Garavini, ne fut point épargné. Garavini était également agent consulaire à Alger pour les Etats-Unis d’Amérique. Il faut souligner à ce propos qu’à l’époque, il était courant que les représentants accrédités auprès de puissances étrangères cumulent plusieurs charges ; ils n’étaient pas forcément citoyens du pays dont ils représentaient les intérêts. En cela donc le choix se conformait aux pratiques du moment et n’avait rien de particulier. Garavini se vit décharger de sa mission par le maréchal Valée sans qu’au préalable Abdelkader eut été informé. Il s’agissait là d’un cas de violation flagrante de la souveraineté de l’Emir contre laquelle il protesta avec énergie, mais en vain.

Valée, voulant obtenir la ratification par l’Emir de l’accord arraché à Miloud Ben Arouch, envoya le commandant De Salles en février 1839 voir Abdelkader dans son quartier général à Miliana. Le maréchal était convaincu qu’il pouvait arriver à rallier l’Emir à l’interprétation française du traité de avait réuni, à l’occasion de la visite du commandant De Salles, tous ses khalifas et les fit assister à l’entrevue. Pour convaincre De Salles que sa position était celle de tous ses lieutenants, il demanda au conseil de décider, en sa présence, de la suite à donner à la démarche de l’envoyé du maréchal Valée. La réponse fut unanime : il n’était pas question de céder sur l’interprétation du traité dans sa version arabe ; tous les khalifas exprimèrent leur volonté, au besoin, de reprendre les armes plutôt que de céder sur ce point (33). De Salles rendit compte des résultats de sa mission à son chef. Abdelkader écrivit à Louis Philippe pour l’informer de la situation ; mais dans le même temps, il y eut changement de gouvernement en France. Il n’y avait pas d’espoir donc d’attendre une quelconque réponse dans le climat politique trouble qui sévissait alors à Paris.

Quelque temps plus tard, le duc d’Orléans arriva en Algérie. Il prit part à l’expédition dite des « Portes de Fer » dont le but était une démonstration de force, une façon claire de signifier à l’Emir que les Français passaient outre au contenu de l’accord de expédition avait été préparée de longue date. Elle devait joindre Mila à Alger. Le maréchal Valée, accompagné du duc d’Orléans, partit de Mila le 18 Octobre 1839 en direction de Sétif avec une colonne forte de 5 000 hommes. Dans le même temps, il créa une diversion en envoyant un contingent qui fit semblant de marcher sur Béjaïa. Les populations se précipitèrent pour assurer la protection de la ville, mais sa mission accomplie, le contingent rebroussa chemin et rejoignit la colonne principale commandée par le duc d’Orléans et le maréchal Valée. Celle-ci arriva à Sétif le 21 octobre.

Valée, pour tromper les chefs de tribu des contrées qu’il traversa, avait fabriqué un sceau au nom de l’Emir dont il revêtit des sauf-conduits également faux, affirmant ainsi, à ceux qui l’interrogeaient, que son expédition avait reçu l’aval d’Abdelkader. La lenteur des communications à l’époque et la difficulté de rentrer en contact avec l’Emir, qui était alors quelque part dans l’ouest du pays, explique la réaction tardive de son khalifa à la violation du traité par le maréchal Valée (34). Le duc d’Orléans, Valée et son armée traversèrent ainsi tranquillement le territoire des Beni-Mansour et, le 31 octobre, atteignirent le col de Ben Heni. Ben Salem, khalifa de l’Emir en Kabylie, entre temps averti de l’approche de la colonne et pris au dépourvu, ne pouvait organiser une attaque d’envergure. Tout au moins fit-il tirer une salve d’honneur contre les troupes de Valée, partagé qu’il était entre le doute quant à l’authenticité de l’accord qu’aurait donné l’Emir, et son devoir qui lui commandait de barrer le passage. L’événement fut relaté ainsi : Le khalifa lança, chez toutes les tribus voisines, l’ordre d’attaquer... Des Khachna, des Beni Khalfoun vinrent tirer quelques coups de fusil aux environs du pont de Ben-Hini.

Ben Salem envoya en même temps un message à l’Emir pour l’informer de la violation du territoire et attendit la réponse (35). Abdelkader, informé, ne tarda pas à réagir : En quarante huit heures, chevauchant jour et nuit, l’Emir atteignit Médéa ; le 4 Novembre il envoya le message suivant au maréchal Valée : « Nous étions en paix et les limites entre votre territoire et le mien étaient clairement définies, quand le fils du roi (duc d’Orléans) décida de se rendre de Constantine à Alger ; et cela a été fait sans me demander le moindre accord, sans même expliquer les raisons d’une telle violation de territoire. a rupture est de votre fait. Pour que vous n’ayez pas à m’accuser de trahison, je vous avertis que je me prépare à reprendre la guerre. Préparez-vous également. Avertissez vos voyageurs, vos garnisons, vos postes, en un mot, prenez les précautions que vous jugeriez nécessaires(36).

Il donna des instructions à tous ses khalifas pour les informer de la reprise des combats. Au khalifa de , Ben Salem, il écrivit en ces termes : « La rupture vient des chrétiens. Votre ennemi est devant vous, retroussez comme il faut vos vêtements, et préparez-vous au combat. De toutes parts le signal de la guerre est donné ; vous êtes l’homme de ces contrées. Je vous ai placé là pour en fermer les issues. » « Gardez-vous de vous laisser troubler ; serrez votre ceinture et soyez prêts à tout. Grandissez-vous à la hauteur des événements, apprenez surtout la patience et la persévérance et que les vicissitudes humaines vous trouvent impassible. Ce sont des épreuves : Dieu les envoie ; elles sont attachées au destin de tout bon musulman qui s’engage à mourir pour sa foi et couronnera notre part de la victoire, s’il plaît à Dieu. Salutations de Abdelkader Ibn Mahieddine » (37). La trêve venait d’être rompue. La guerre durera encore huit ans. Elle ne prendra fin qu’en 1847.

Bibliographie

(1) - Daumas, R., Faber, M., - Etudes Historiques.

Paris

: L. Hachette et Cie, 1847. p.155.
(2) - Ibid, p. 157
(3) - Ibid, p. 160
(4) - Ibid, p. 1"60 /
(5) - Ibid, p. 167
(6) - Churchill, C.H. Life of Abd-el-Kader.

London

: Chapman and Hall, 1867. p. 158
(7) - Daumas, p. 180
(8) - Ibid., p. 143
(9) - Ibid., p. 145
(10) - Ibid., p. 182
(11) - Ibid., p. 191
(12) - Ibid., p. 191
(13) - Ibid., p. 197
(14) - Ibid. p. 198
(15) - Ibid., p. 199
(16) - Ibid., p. 199
(17) - Ibid., p. 200
(18) - Ibid., p. 201
(19) - Ibid., p. 202
(20) - Ibid., p. 203
(21) - Ibid., p. 205
(22) - Daumas, p. 206 (23) - Churchill, p. 152 (24) - Ibid., p. 154
(25) - Ibid., p. 155
(26) - Ibid., p.

156. A

ce sujet, une autre version est donnée par Mohamed Cherif Sahli dans son ouvrage ’Abdelkader le Chevalier de

la Foi

’. Il se réfère a l’interprétation du professeur Emerit donnée dans ’l’Algerie à l’époque d’Abdelkader’. D’après M. Sahli, ’le Pro Emerit a tranche définitivement la question, en démontrant qu’une seule interprétation était possible et recevable : celle d’Abdelkader ’jusqu’a l’oued Keddara et au-delà’ signifiait : jusqu’a l’oued Keddara sur la totalité de son cours. Cette précision était nécessaire, parce que l’oued portait plus spécialement le nom de Keddara sur une partie de son cours’ (p.79). Churchill affirme détenir ses informations de source sure et les avoir vérifiées auprès d’Abdelkader lors de son séjour a Damas. Il écrit en préface de son livre, je cite : ’Sorne French works assisted me in my course of inquiry, such as ’Annales Algériennes’ by M. Pélissier de Reynaud ; ’Histoire de

la Conquête

d’Alger’ by M. Alfred Nettement, and others of less note.
At a later period, 1 also profited by a publication more exclusively devoted to my subject, entitled ’Abdel Kader, sa vie Politique et Militaire’, by M. Bellemare. Abdelkader was most ample in his remarks and commentaries on theses authors. He thus supplied me with many useful rectifications, as weil as a vast amount of valuable and important original information from himself .... .
(Préface, xi).
(27) - Ibid., p. 157.
(28) - Tamimi, A. Recherches et Documents d’Histoire Maghrébine (1816-1871) Tunis : Revue d’Histoire Maghrébine, Vol 3, 1980. p. 28.
(29) - Churchill, p. 162
(30) - Ibid., p. 162
(31) - Ibid., p. 166
(32) - Ibid., p. 169
(33) - Ibid., p. 182
(34) - Damas, p. 210
(35) - Churchill, p. 183
(36) - Damas, p. 184
(37) - Churchill, C. H., Life of Abdelkader. London : Chapman and Hall 1867.

Mai 2008

                                                                                              Par Dr. Mohamed Salem

La Grande Kabylie

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la Tafna. Cette

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la France

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