16 avril 2009
Le royaume de KOUKOU
Le royaume de KOUKOU (Tahar OUSSEDIK)
Les sujets de Sidi Amer Ou El-Qadi craignaient beaucoup de provoquer sa colère car il n'hésitait pas à torturer même pour des motifs futiles. Pour mieux assouvir son sadisme, il avait aménagé une courette où il soumettait les «coupables» à un cruel supplice. Elle était entourée d'un mur bâti dans le but de soustraire aux regards des curieux les pénibles séances qui s'y déroulaient. Au milieu de l'espace ainsi délimité, il avait fait planter quatre pieux formant un rectangle de la grandeur d'un homme de belle taille. On déshabillait la victime et on l'étendait entièrement nue, le dos contre le sol. On ligotait à l'aide d'une courroie en cuir chacun de ses membres à un piquet et on l'exposait au soleil pendant toute la journée. Rôti lentement et à petit feu, le malheureux supplicié souffrait beaucoup et il lui arrivait de souhaiter la mort lorsque les séances se répétaient.
Un jour, les malheureux paysans crurent pouvoir améliorer leur situation en évitant toute rencontre avec le monarque et surtout ses hommes d'armes. Cette conduite simpliste et naïve consistait à faire le vide devant les autorités dans l'espoir de se dérober aux sévices. Mais ils durent bientôt déchanter car les agents de la force publique se présentaient toujours au moment où ils s'y attendaient le moins. De guerre lasse, les sages et les anciens se rassemblèrent et allèrent trouver Sidi Mançour, le grand maître de la zaouia de Timizar et lui demandèrent assistance et protection. Ce savant, théologien de l'Islam, était appelé El Djennadi en raison de son installation en territoire des Béni-Djennad (At Jennad). Il est en réalité originaire d'El-Mniaâ (El-Goléa) qu'il avait quitté en compagnie de quarante condisciples et gagna la Kabylie où il se fixa. La population le reçut chaleureusement, elle lui fit don d'un champ d'une grande superficie et elle l'aida à construire une université coranique à Timizar. De nos jours, lorsqu'un habitant de la région est appelé à prêter serment il le fait toujours en disant : « Je jure par Sidi Mançour et les quarante Imniênne » (Les habitants de Mniaâ).
Quand les délégués se présentèrent devant l'homme de religion, ils lui relatèrent les exactions qu'ils subissaient et le prièrent de les conseiller.
« Mes enfants, leur expliqua-t-il, les contraintes que vous endurez sont le fruit de votre comportement. Dès que le souverain vous convoque, vous vous empressez d'obéir pour vous plier au moindre de ses désirs. Il connaît la faiblesse de votre caractère qui a fait de vous des pleutres et il sait vous exploiter. Vous devez apprendre à résister au sentiment de la peur pour vous comporter en hommes courageux et dignes. A l'avenir, lorsqu'il vous mandera, faites la sourde oreille, laissez-le venir à vous et s'il entre en effervescence, dites-lui que c’est moi qui vous ai recommandé d'observer une telle attitude. »
Si Amer Ou El Qadi ne tarda pas à être mis au courant de cette concertation. Interrogées, les personnes suspectées avouèrent leur participation à la réunion au cours de laquelle ils sollicitèrent l'appui de Sidi Mançour. Le roi, rendu inquiet par l'éclosion de cette tendance à la désobéissance civile, résolut de s'entretenir à ce sujet avec le maître de la zaouia. Il enfourcha sa jument et se dirigea au trot vers El-Hammam, lieu où le marabout avait élu domicile. Lorsqu'ils se repérèrent de loin, les deux hommes se portèrent à la rencontre l'un de l'autre. Puis ils s'abordèrent, se dirent des banalités et ne firent aucune allusion au motif qui les préoccupait. Le religieux orienta ensuite la conversation et, à brûle-pourpoint, il lui posa la question suivante:
- Mon seigneur, j'ai appris que vous êtes allé souvent à Alger. Qu'avez-vous remarqué de surprenant dans cette ville ? Qu'est-ce qui a pu attirer votre attention ?
- La grande capitale, répliqua l'interpellé, est une belle cité qui me plaît beaucoup. Je passe mon temps à admirer ses maisons blanches, ses rues animées et ses boutiques bien achalandées.
- En ce qui me concerne, répliqua Sidi Mançour, il n'y a qu'une seule personne qui retient mon attention. C'est un fou qui se promène nonchalamment en criant: «Attention ô étourdi ». «Balak à Lghafe !». Cette observation, qui lui était destinée et qu'il sentait chargée de menaces, incita Si Amer Ou El-Qadi à réfléchir. Il demeura cloué sur place, la mine pâle, le front barré de rides, puis, il prit congé du saint et retourna sur ses pas. Il progressait lentement, pensif et insensible à tout ce qui l'entourait. Entendant marcher derrière lui, il tressauta et fit volte-face, son regard rencontra celui d'un vieillard qui se courba et le salua humblement.
- Que veux-tu ? s'écria le souverain.
- Mon maître, Sidi Mançour, m'envoie pour te prévenir que tu cours un grand danger. Et il m'a ordonné de t’avertir que tes jours sont comptés et que tu vas mourir dans très peu de temps.
Cette prophétie inattendue l'ébranla sérieusement, il regretta amèrement ses fautes et se promit de redevenir meilleur ; mais …
par lounes ajennad
15 mars 2009
Dernier jour du colloque sur Bahia Farah

Ils étaient venus, ils étaient tous là, mais pas pour accompagner, comme dans la chanson d’Aznavour, une “Mama tirant sa révérence”. Ils étaient venus, ils étaient tous là pour, comme dans le Asefru de Si Moh, ressusciter Bahia Farah, cette grande dame “yeqqes wezrem, yedja-as-d ssem-is”, cette grande dame qui “avait tant et tant attendu” son bien-aimé, Sid-Ali Temmam, cet autre énorme artiste. Ce jeudi-là, ils ne s'étaient pas déplacés à Bouira pour honorer un cachet: ils étaient mus par un élan de générosité pour honorer une mémoire. Ils, c'est Anissa, Akli Yahiatène, Taleb Rabah Ldjida Tamechtouht, Dalila Brahmi, Chabha, Djamal Alam, Lehlou (le poète), Kamel Hamadi, Abdelkader Bendamache… Ces stars malgré eux ont, chacun à sa façon, rappelé au souvenir le talent de la belle Bahia. Elle, elle était élégamment mise en relief par un poster géant. Dieu comme elle est belle ! On ne sait pourquoi, peut être pour une raison subjective, la grâce, la classe et l’élégance que dégageaient l’image nous extirpent le “Ciao bella !” de Ferhat. Et puis, il y a le public, ce généreux public qui a embelli un peu plus la salle, ce joyau de la maison de la culture. Qui avait dit que les Bouiri(e)s sont enfermé(e)s dans des bunkers psychologiques programmés par l’idéal moyenâgeux ? Non, ils sont insoumis aux instincts de la mort. Il suffit tout juste de leur donner l’occasion pour qu’ils adhèrent entièrement à l’hymne de la vie. C’est ce qui d’ailleurs arrive depuis que le jeune responsable de la culture a décidé que désormais la culture dans tous ses éclats “soit”. A treize heures, une heure avant le coup d’envoi, de la fête, qui en réalité a commencé le mardi dernier, la grande salle est déjà agréablement pleine. Elle est féminine, masculine et “transgénérationnelle”. On y retrouve quelques figures familières qui pour tout l’or du monde ne passeraient pas à côté des Akli Yahiatène, Djamel Allam et autre Anissa. On y retrouve aussi ces abonnés au “regarde, je suis là !”. Le brouhaha de “l’entracte’’ le temps que Rachid Merzouk, l’animateur, invite sur scène, et sur fond de l’air de "Yeqqes-iyi wezrem", Dalila Brahim. La jeune artiste interprétera le “tube’’ de Bahia Farah. Les jeunes découvrent, les vieux, les vieilles notamment, sont subjugués. Elles accompagnent Dalila et ne lésinent pas sur les youyous. Chair de poule ! Ca flash de partout. La chanteuse conclut sur fond d’un tonnerre d’applaudissement. C’est au tour de Chabha accompagné d’un élément de l’orchestre d’interpréter "Atas ay sebregh (J’ai tant attendu)", chanté en duo par Farah et Slimane Azem. Même chair de poule et même tonnerre d’applaudissements. Le tour de Djamal Allam arrive. L’artiste nous apprendra que c’est pour la première fois qu’il met les pieds à Bouira (merci Bahia !). L’auteur de "Ad sen-efk lwada.." promet de revenir. En attendant, il interprétera "Ur ttru, a tamghart…". Délice. L’artiste nous laissera sur notre faim. Il faudrait vraiment qu’il revienne. Et vint le tour de Akli Yahiatène. Il aura droit à l’ovation que sa carrure mérite, avant qu’il n’attaque "in-as i mmlayun Tawes… ". L’artiste n’a rien perdu ni de sa voix ni de son élégance. Il enchaînera avec " Tamurt-iw" pour terminer avec l’éternelle "ya lmenfi". Et c’est tout le monde qui se lève pour saluer l’icône. Les youyous (re)fusent de partout. Le monsieur s’incline devant son public et s’éclipse derrière les rideaux. Pour finir en beauté, Dalila est rappelé sur scène pour réinterpréter "Yeqqes-iyi wezrem". Toute émue, la jeune chanteuse écrasera une petite larme. Peut être qu’elle se reconnaît dans Bahia Farah, dans son texte. Dit-sept heures presque. Les artistes et la famille de Bahia Farah sont invités sur scène. Le directeur de la culture, Omar Reghal, remerciera ses hôtes, avant de céder le micro à Fad de Mas production. Lui aussi remerciera les artistes et le public. Remise de fleurs et de cadeaux symboliques aux artistes terminera le colloque sur Bahia Farah. L’événement est réussi. Avant que la salle ne se vide, le directeur de la Culture promet aux Bouiri(e)s d’organiser des manifestations de même nature pour rappeler à la mémoire d’autres artistes, pour rappeler à la mémoire l’Algérie de nos rêves. Nous surprendrons un grand "ouf !", sourde de la poitrine du jeune responsable de la culture qui cachera mal une petite larme de joie lui parcourant la joue. Mais c’était un grand moment d’émotion que seule la culture sait en “générer’’. T. Ould Amar
47 années après son assassinat : présence de Mouloud Feraoun
Presque un demi-siècle après son assassinat, Mouloud Feraoun fait toujours l’objet de travaux universitaires relatifs à la critique littéraire pure ou à l’histoire de la guerre de Libération algérienne. Il y a deux ans, un roman posthume de Feraoun a été publié en Algérie sous le nom “La Cité des roses’’. Des chercheurs portés sur la poésie de Si Mohand U M’hand continuent à s’inspirer de la traduction qu’en a faite Feraoun dans un livre publié aux éditions de Minuit. Une traduction du “Fils du pauvre’’ a été réalisée en 2004 par un féru de Feraoun. n Par Amar Naït Messaoud En tout cas, depuis sa disparition, l’“instituteur du bled’’ n’a jamais cessé d’être au centre d’intérêt de personnes, cercles universitaires ou institutions académiques pour ce qu’il représente dans le monde de la littérature, dans le témoignage sur la guerre de Libération et dans l’univers de la culture kabyle. Trois jours avant la signature des Accords d’Evian qui allaient mettre fin à la guerre d’Algérie, l’Armée de l’Organisation Secrète (OAS), farouchement opposée à toute idée de l’indépendance de l’Algérie, prit d’assaut, le 15 mars 1962, le Château-Royal à El Biar où s’étaient réunis les inspecteurs des Centres sociaux, un organisme crée par Jacques Soustelle avec l’assistance de Germaine Tillion. Les assaillants firent sortir six personnes en les appelant par leurs noms pour les aligner face à un mur et les fusiller. Les six inspecteurs sont : Mouloud Feraoun, Max Marchand, Marcel Basset, Robert Eymard, Ali Hamoutene et Salah Ould Aoudia. Ces inspecteurs faisaient partie de ceux qui espéraient fonder un dialogue culturel entre les communautés en présence en aidant les plus pauvres et les plus démunis. Ils voulaient servir de passerelle entre ceux que l’histoire et les vicissitudes de la vie opposaient par les armes. Une entreprise humaniste bâtie sur la fraternité et la paix. Ils étaient sans aucun doute les victimes expiatoires d’un ordre violent, imparable et irrésistible inscrit sur le fronton d’un pays qui n’avait d’autre alternative pour accéder à sa liberté que l’ultime solution : la révolte armée. Les Ultras ne pouvaient imaginer un seul instant, qu’après 132 ans d’occupation, de jouissance de privilèges et de négation de l’indigène, il puisse surgir un nouvel ordre qui redonnerait la dignité aux autochtone et la parole aux gueux. Dans une lettre à Emmanuel Roblès, écrivain et ami de M. Feraoun, Ali Feraoun écrit à propos de son père, le lendemain du drame : «Je l’ai vu à la morgue. Douze balles, aucune sur le visage. Il était beau, mon père, mais tout glacé et ne voulait regarder personne. Il y en avait une cinquantaine, une centaine, comme lui, sur les tables, sur des bancs, sur le sol, partout. On avait couché mon père au milieu, sur une table». La rançon de l’intelligence et de l’humanisme Jean Amrouche, moins d’un mois avant sa mort le 16 avril 1962, écrivait dans un message : «Traîtres à la race des seigneurs étaient Max Marchand, Marcel Bassset, Robert Eymard, puisqu’ils proposaient d’amener les populations du bled algérien au même degré de conscience humaine, de savoir technique et de capacité économique que leurs anciens dominateurs français. Criminels, présomptueux, Mouloud Feraoun, Ali Hamoutene, Salah Ould Aoudia qui, s’étant rendus maîtres du langage et des modes de pensée du colonisateur, pensaient avoir effacé la marque infamante du raton, du bicot, de l’éternel péché originel d’indigénat pour lequel le colonialisme fasciste n’admet aucun pardon. Voilà pourquoi les six furent ensemble condamnés et assassinés par des hommes qui refusent l’image et la définition de l’Homme, élaborées lentement à travers des convulsions sans nombre par ce qu’il faut bien nommer la conscience universelle». Dans l’introduction à la réédition par l’ENAG de “L a Terre et le sang’’, Mouloud Mammeri écrivait à propos de l’assassinat de Feraoun : «Le 15 mars 1962, au matin, une petite bande d’assassins se sont présentés au lieu où, avec d’autres hommes de bonne volonté, il travaillait à émanciper des esprits jeunes ; on les alignés contre le mur et…on a coupé pour toujours la voix de Fouroulou. Pour toujours ? Ses assassins l’ont cru, mais l’histoire a montrés qu’ils s’étaient trompés, car d’eux il ne reste rien…rien que le souvenir mauvais d’un geste stupide et meurtrier, mais de Mouloud Feraoun la voix continue de vivre parmi nous». Le fils de Salah Ould Aoudia, Jean-Philippe, ne cesse, lui, de chercher la vérité à propos de ce massacre et de réclamer que justice soit faite. En 1992, il fit paraître un livre intitulé : “L’Assassinat de Château-Royal’’ (éditions Tirésis) du nom du lieu qui abritait les Centres sociaux. Dans une contribution qu’il a faite à l’ouvrage collectif “Elles et Eux et l’Algérie’’ (éditions Tirésias-2004), il note : «Le massacre des Centres sociaux éducatifs est un acte dont les tueurs sont tous si fiers qu’à ce train-là tous les sicaires de cette organisation déclareront un jour qu’ils ont tiré sur les six enseignants des Centres sociaux éducatifs. En toute impunité ! En effet, je ne peux pas, juridiquement, poursuivre un seul de ces onze ‘’salopards’’ qui s’autoproclament assassins de mon père et de ses compagnons. Cette indécente impunité des criminels trouve son origine dans les quelque soixante articles détaillant les lois d’amnistie successives qui témoignent de la bienveillance de la République, sans cesse renouvelée, à l’égard de ceux qui ont pourtant voulu la renverser. Merci aux généreux dispensateurs d’amnistie… Ces pardonneurs, toutes tendances politiques confondues, animés du seul souci de l’unité de la nation, se sont-ils préoccupés de ce que pouvait ressentir les citoyens hostiles à l’OAS et les victimes de cette organisation terroriste ? Et que dire de l’écoeurante complaisance à l’égard des tueurs de l’organisation que celle des médias qui écartent systématiquement le contrepoids que pourraient constituer les témoignages des victimes, face à un Jacques Susini, par exemple, pilier des émissions sur l’OAS et directement impliqué dans le crime de Château-Royal ? L’affaire du général Aussaresses est significative de la prééminence du bourreau au sein de notre société (…) Eh bien, sans que rien ne nous ait préparé, il a suffi qu’un vieux général borgne proclame haut et fort les multiples exactions par lui commises et ordonnées à ses équipes de “spécialistes en liquidation sommaire’’ pour que l’opinion publique franchisse cet obstacle qu’on pensait insurmontable et admette que la “question’’ préalable avait été restaurée par la France pendant la guerre d’Algérie. La parole du tortionnaire a été plus convaincante que celle du supplicié, de l’intellectuel et de l’historien le plus éminent». Mémoire des deux rives Abordant le volet de l’histoire charrié par le souvenir des six martyrs du Château Royal, Jack Lang dira dans “L’Humanité’’ du 12 décembre 2001 : «C’est pour une façon d’affirmer que c’est événement tragique est une authentique page d’histoire que nous donnons à méditer aux enseignants, aux élèves, à leurs familles, et, au-delà, à l’ensemble de nos concitoyens. Il ne s’agit pas ici de rouvrir le dossier de la guerre d’Algérie ni de raviver les conflits et les antagonismes. Jamais, en outre, l’Éducation nationale n’a eu et n’aura une conception justicière de l’histoire. Mais, nous souhaitons rappeler fortement aujourd’hui que l’histoire est faite de l’expression, de la confrontation, de la circulation et de la reconnaissance mutuelle des mémoires». Il ajoutera que cet hommage est «surtout pour l’Éducation nationale une façon de rappeler que des figures venues des deux rives de la Méditerranée, notamment dans le domaine de l’enseignement, n’ont jamais cessé d’œuvrer au rapprochement des deux peuples de France et d’Algérie (…) Leur message de dignité personnelle et sociale, d’intelligence du monde et de formation des êtres, était inscrit dans les plus fortes valeurs éducatives, d’hier, d’aujourd’hui et de demain, car éduquer, c’est ouvrir intelligemment à la vie, par le savoir et l’envie de progresser ensemble». Mouloud Feraoun a eu beaucoup d’entretiens avec des journalistes ou des écrivains illustres à l’image d’Albert Camus. Il a même un enregistrement à la télévision (ORTF) datant de la fin des années 50. Pour un homme de lettres, cela fait partie des activités ordinaires liées au métier tendant à susciter débats et controverses et allant, aussi, dans le sens de la promotion de sa propre production. Pour Mouloud Feraoun, l’entretien journalistique n’obéit pas à une simple formalité dictée par “le marketing’’, pourtant nécessaire, ni à un ludique échange de questions/réponses. C’est plutôt la continuité, le prolongement de l’homme lucide, humble et humaniste qui s’était investi dans l’écriture, l’éducation des jeunes générations et la promotion des Centres Sociaux. Quatre jours avant le cessez-le-feu, il paya de sa vie sa générosité, son engagement humaniste et son honnêteté intellectuelle. Mouloud Feraoun a été un témoin privilégié d’un des conflits les plus sanglants du 20e siècle après les deux Guerres mondiales. Témoin ? Pas seulement. Dans la tourmente indescriptible où il n’y a pas que des héros et des traîtres, l’écrivain devient acteur même si, par des efforts surhumains, il essaie de casser les ressorts de cette dichotomie et de ce manichéisme réducteurs. Pour cela, il suffit de feuilleter le “Journal’’ que Feraoun avait tenu entre 1955 et 1962 pour se rendre compte des déchirements et de la lucidité précoce du fils de Tizi Hibel. L’environnement journalistique, à la périphérie de la littérature, qui régnait pendant la fin des années 40 et tout le long des années 50 était caractérisé par le réveil de la conscience européenne faisant suite à la déchéance des valeurs humaines et morales ayant marqué la Seconde Guerre mondiale. Les écrits et témoignages relatifs à cette période ont, en quelque sorte, balisé le champs intellectuel de ce que sera l’Europe pendant les décennies suivantes (Coexistence pacifique, Humanisme, lutte contre le révisionnisme en histoire,…). Les grands auteurs ayant marqué ce bouillonnement médiatico-littéraire étaient, entre autres, Jean Paul Sartre, Albert Camus, André Malraux, Simone de Beauvoir, Raymond Aron, André Gide et François Mauriac (ce dernier était le premier à utiliser, dans le journal “Le Figaro’’ le terme Holocauste, avec grand H, pour désigner le massacre des Juifs par les Nazis. En hébreux, c’est la Shoah ). Mouloud Feraoun, écrivain “indigène’’, instituteur du bled ayant décroché une place au soleil, ne fait pas partie évidemment de cet “aréopage’’ même s’il est pétri des mêmes valeurs humanistes, laïques et républicaines que ces illustres hommes et femmes de lettres. Comme il l’exprime dans ses œuvres et dans ses entretiens, Feraoun traite de l’homme kabyle, de la Kabylie et de la kabylité en les inscrivant dans la grande épopée de l’humanité avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses grisailles, ses imperfections et son élévation. Cette spécificité/universalité n’est pas familière des esprits engoncés dans la vie mondaine et les airs de villégiature. Les hauteurs se méritent M.Mammeri s’adresse à Feraoun en ces termes : “Mais, vieux frère, tu en a connu d’autres ; tu sais que pour aller à Ighil Nezman, de quelque côté qu’on les prenne, les chemins montent. Et puis après ? Tu sais aussi que les hauteur(s se méritent. En haut des collines d’Adrar n nnif, on est plus prés du ciel.» Tahar Djaout dira de lui : “Malgré cette carrière brisée (par la mort),M.Feraoun restera pour les écrivains du Maghreb un aîné attachant et respecté, un de ceux qui ont ouvert à la littérature nord africaine l’aire internationale où elle ne tardera pas à inscrire ses lettres de noblesse. Durant la guerre implacable qui ensanglanta la terre d’Algérie, M.Feraoun a porté aux yeux du monde, à l’instar de Mammeri, Dib, Kateb et quelques autres, les profondes souffrances et les espoirs tenaces de son peuple. Parce que son témoignage a refusé d’être manichéiste, d’aucuns y ont vu un témoignage hésitant ou timoré. C’est, en réalité, un témoignage profondément humain et humaniste par son poids de sensibilité, de scepticisme et d’honnêteté. C’est pourquoi, cette œuvre généreuse et ironique inaugurée par “Le Fils du pauvre’’ demeurera comme un sorte de balise sur la route tortueuse où la littérature maghrébine a arraché peu à peu le droit à la reconnaissance. C’est une œuvre de pionnier qu’on peut désormais relire et questionner’’. Contre la dictature, le fanatisme et le mensonge Nous avons pu retrouver deux entretiens, séparés par 12 années d’intervalle, que Feraoun avait accordés au journal “L’Effort algérien’’ du 27 février 1953 et à un numéro des “Nouvelles littéraires’’ datant de 1961. Dans “Les Nouvelles littéraires’’, Feraoun répond à la question ; “Quel est le problème de notre époque qui vous préoccupe le plus ?’’ «Le plus important, dit-il, paraît être celui de la liberté et de la dignité de l’homme qui suppose, pour être réglé, que soit réglé avant lui et en toute urgence le problème de la faim et de l’ignorance. Mais, singulièrement, la paix du monde est toujours troublée ou dangereusement menacée par ceux-là mêmes qui proclament chaque jour leur désir et leur intention de résoudre cet important problème de la liberté et de la dignité de l’homme» A la question «La mort vous obsède-t-elle ?», Feraoun répond avec une déconcertante lucidité : «J’y pense quotidiennement ;elle ne m’obsède pas. L’obsession de la mort a inspiré de belles pages à Pascal sur le ‘’divertissement’’, mais un homme raisonnable n’a aucune inquiétude». “J’ai 48 ans. J’ai vécu 20 ans de paix. Quelle paix ! 1920-1940. Et 28 ans de guerres mondiales, mécaniques, chimiques, racistes, génocides. Non, vraiment, on ne peut pas être optimiste sur l’avenir de l’humanité. On en arrive à penser constamment à la mort, à l’accepter dans sa nécessité objective. Encore un fois, il ne s’agit pas d’obsession». Quel est le personnage historique que déteste le plus Feraoun ? Dans sa réponse, il ne désigne personne en particulier, mais il s’en prend à des catégories, à des vocations : «Les prophètes et leur fanatisme, les dictateurs et leur sectarisme, les politiciens et leurs mensonges». Le message du roman selon Feraoun Concernant la littérature proprement dite, Feraoun donne son avis sur le roman : «Pour moi, le roman est l’instrument le plus complet mis à notre disposition pour communiquer avec le prochain. Son registre est sans limite et permet à l’homme de s’adresser aux autres hommes : de leur dire qu’il leur ressemble, qu’il les comprend et qu’il les aime. Rien n’est plus grand, plus digne d’envie et d’estime que le romancier qui assume honnêtement, courageusement, douloureusement son rôle et parvient à entretenir entre le public et lui cette large communication que les autre genres littéraires ne peuvent établir (…) Le romancier, comme le poète et le peintre est digne d’envie. J’aime conter. J’ai peut-être du talent. Je voudrais bien me croire doué. Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup de choses à dire et tout le reste de ma vie pour cela. La somme d’efforts que mes ouvrages exigeront de moi sera toujours compensée par la joie que j’éprouverai à les écrire. J’écris donc d’abord pour moi. Mais, mon secret espoir est que cela touchera un jour quelqu’un ou beaucoup d’autres. Dans “L’Effort algérien’’, Feraoun parle de sa première expérience littéraire, de lui-même et de ses moments d’écriture : «J’ai écrit “Le Fils du pauvre’’ pendant les années sombres de la guerre, à la lumière d’une lampe à pétrole. J’y ai mis le meilleur de mon être. Je suis très attaché à ce livre, d’abord je ne mangeais pas tous les jours à ma fin, alors qu’il sortait de ma plume ; ensuite parce qu’il m’a permis de prendre conscience de mes moyens. Le succès qu’il emporté m’a encouragé à écrire d’autres livres (…) Il faut ajouter ceci : l’idée m’est venue que je pourrais essayer de traduire l’âme kabyle. J’ai toujours habité la Kabylie. Il est bon que l’on sache que les Kabyles sont des hommes comme les autres. Et je crois, voyez-vous, que je suis bien placé pour le dire. Le domaine qui touche l’âme kabyle est très vaste. La difficulté est de l’exprimer le plus fidèlement possible.» Quand et comment Feraoun écrit-il, sachant qu’il est d’abord un fonctionnaire de l’enseignement ? «Je consacre ma journée à ma tâche professionnelle. J’écris mes livres la nuit et les jours de congé. Je noircis presque tous les jours de trois à quatre pages, sauf quand l’inspiration me fuit. Dans ce cas, je n’insiste pas. Je commence par établir une grossière ébauche du livre. Et c’est en écrivant que j’ordonne mon récit. En gros, je sais où je vais. Mais, au fur et à mesure qu’avance le travail, survient des scènes et des situations que je n’avais pas prévues.» Feraoun parle des livres qu’il aime lire : “J’ai beaucoup lu, et de tout. Je goûte les livres vraiment humains, ceux où l’écrivain a essayé d’interpréter l’homme dans toute sa plénitude. Car, l’homme n’est ni franchement bon, ni franchement mauvais. L’écrivain, voyez-vous, n’a pas le droit de parler des hommes à la légère». D’une probité exemplaire et d’une honnêteté intellectuelle rarement égalée, Mouloud Feraoun a été l’un des premiers qui ont placé la kabylité dans l’orbite de l’universalité et qui ont porté un regard humain et lucide sur sa société et les forces prométhéennes qui la travaillent. Enfin, en matière d’esthétique de l’écriture, il aura été une école que beaucoup d’autres écrivains du Maghreb ont essayé de faire leur. Après l’avoir adopté dans toute sa dimension au début de l’indépendance, l’école algérienne du 3e millénaire a tourné le dos au “Fils du pauvre’’, comme elle a tourné le dos aux valeurs humaines, républicaines et modernes qu’il incarnait. Seuls quelques enseignants, dans leur “solitude pédagogique’’, continuent amoureusement à dispenser les belles et bénéfiques pages de Fouroulou. Feraoun dans la langue des siens Plusieurs tentatives, les unes plus heureuses que d’autres, de traduire Mouloud Feraoun dans la langue des siens, le kabyle, ont été faites par des amateurs, des dilettantes ou des passionnés du verbe kabyle. Il semble que le premier élan primesautier des traducteurs du français au kabyle aille toujours vers les œuvres de Feraoun. Les raisons sont sans doute nombreuses : style réaliste et processus narratif qui offrent plus de facilité, cadre du déroulement des romans de l’auteur (Kabylie) et surtout une certaine âme kabyle, une authenticité que l’on retrouve aussi bien dans le décor et les scènes que dans la langue elle-même. Au début des années 1990, j’ai personnellement engagé un travail de traduction avec le peintre Tighilt Rachid du village d’Agouni n’Teslent dans un cadre un peu spécial : il s’agit de la bande dessinée. Mordu du dessin et des phylactères, Rachid forma le projet de soumettre “La terre et le sang’’ à l’architecture et aux dialogues de la bande dessinée. Je me souviens que pour trouver l’équivalent du verbe “se terrer’’, il a creusé dans sa fertile cervelle de montagnard quelque trois ou quatre jours. Il n’accepta aucune approximation convaincu que l’équivalent existait. Quelle ne fut sa joie le jour il me l’annonça dans son salon familial qu’il avait transformé en atelier de peinture. Chacun ayant eu par la suite son parcours particulier, le projet tomba à l’eau. L’on a eu vent d’autres projets de traduction, à l’exemple de celui de Ferhat Mehenni, sans que cela aille jusqu’à la publication. La première traduction mise en vente, c’est celle réalisée par Moussa Ould Taleb, “Mmis n igellil’’, sortie la première fois (en 2004) aux éditions du HCA et que nous avions présentée dans la “Dépêche du Livre’’ du 3 mars 2005, et la seconde fois aux éditions “L’Odyssée’’ de Tizi Ouzou en 2006 et que notre confrère Aomar Mohellebi présenta dans la ‘’DDK’’ du 6 avril 2006. L’auteur de la traduction, Moussa Ould Taleb, amoureux des écrits de Feraoun, est originaire d’Agouni n’Teslent (Aïn El Hammam) et vivait sur un fauteuil roulant à Draâ Ben Khedda jusqu’à sa mort le 4 février 2007 à l’age de cinquante ans. Dans la présentation de la première édition, nous écrivions : «Dans cette entreprise de réhabilitation de la langue berbère en général et du kabyle en particulier, qui mieux que l’œuvre de Feraoun se prête à l’exercice de traduction ? Certains parlent même de travail de restitution tant le texte de Fouroulou “respire’’ partout la Kabylie mais aussi la langue kabyle. Les lecteurs kabyles du “Fils du pauvre’’ ou des “Chemins qui montent’’ se retrouvent aisément non seulement en raisons des scènes et tableaux auxquels ils ont affaire, mais également en raison d’une langue française au travers de laquelle défile en filigrane la langue kabyle : formules consacrées, locutions idiomatiques tirées du terroir et d’autres repères linguistiques jettent des ponts entre deux cultures à la manière de l’écrivain lui-même, situé dans un évident déchirement, à la jonction de deux mondes, deux civilisations dont il a voulu être le lien solidaire. Cette fidèle dualité lui a valu non seulement des inimitiés, mais aussi, fatalement, l’irréparable verdict de l’extrémisme ayant conduit à l’assassinant de l’écrivain humaniste. Le travail accompli par Moussa Ould Taleb en traduisant en kabyle un des piliers de la littérature algérienne d’expression française a le grand mérite d’ouvrir la voie vers cette “restitution’’ légitime de l’univers de Feraoun, Mammeri, Ouary, et pourquoi pas de Dib et Kateb. On peut largement admettre comme percutante la traduction dès le moment où la simplicité et la rigueur ont visiblement présidé à cette entreprise. Il s’agit de Taqbaïlit timserreht (kabyle courant), avec une dose gérable et acceptable de néologismes. Au moment où la langue berbère voit son importance s’accroître dans l’institution scolaire, et au moment où les supports technologique de la culture moderne commencent à prendre en charge la culture berbère, la production des textes comme de Moussa Ould Taleb revêt un caractère stratégique. Il s’agira de fournir à l’école un support narratif de qualité en langue berbère, un domaine très déficitaire jusque-là, et de “meubler’’ les instances de création audiovisuelles en produits littéraires de fiction». Amar Naït Messaoud
04 mars 2009
ABANE RAMDANE
Mercredi 4 mars 2009
ABANE RAMDANE
Abane Ramdane par lounes ajennad publié dans
Abane Ramdane (en Kabyle: Ɛaban Ramdan) (1920 - 1957) était un homme politique algérien qui joua notamment un rôle essentiel dans l'histoire de la révolution algérienne, et est considéré aujourd'hui encore comme le dirigeant « le plus politique » du FLN, surnommé « l'architecte de la révolution ».
Principal organisateur avec Larbi Ben M'hidi du congrès de la Soummam, il trace les grandes lignes du mouvement révolutionnaire consistant à créer un État dans lequel l'élément politique l'emporte sur l'élément militaire, et a opté pour le pluralisme politique et linguistique en Algérie. Victime des luttes internes entres les colonels, partisans du pouvoir militaire, et les défenseurs du primat accordé au politique, il est assassiné au maroc sur l'ordre des « colonels » du CCE en 1957.
Biographie
Formation française, prise de conscience et engagement politique [modifier]
Né le 10 juin 1920 à Azouza dans la commune de Larbaâ Nath Irathen, appelée alors Fort National (Tizi-Ouzou), dans une famille modeste. Il obtient le baccalauréat mathématiques avec mention «Bien» en 1941 au lycée Duveyrier de Blida. Au contact d'autres jeunes Algériens, il se forge alors et se cimente une conscience politique et nationale, dans une société villageoise rongée par la pauvreté et la misère.
Abane est ensuite mobilisé et affecté pendant la Seconde Guerre mondiale, avec le grade de sous-officier, dans un régiment de tirailleurs algériens stationné à Blida, en attendant le départ pour l'Italie. Démobilisé, il entre au Parti du peuple algérien (PPA) et milite activement tout en travaillant comme secrétaire de la commune mixte de Châteaudun du Rhummel (Chelghoum Laïd).
Fortement marqué par les massacres du 8 mai 1945, il abandonne ses fonctions, rompt définitivement avec l'administration coloniale et entre en clandestinité pour se consacrer à « la cause nationale » au sein du PPA-MTLD. Il est désigné, en 1948, comme chef de wilaya, d'abord dans la région de Sétif, puis dans l'Oranie. Durant cette période, il est également membre de l'Organisation spéciale (OS), bras armé du Parti, chargé de préparer la Révolution.
Dans les prisons françaises, élaboration d'une culture politique
Recherché par la police française dans l'affaire dite du « complot de l'OS » (1950), il est arrêté quelques mois plus tard dans l'ouest du pays. Il est jugé en 1951, après avoir subi plusieurs semaines d'interrogatoire et de torture, et condamné à 5 ans de prison, 10 ans d'interdiction de séjour, 10 ans de privation des droits civiques et 500 000 francs d'amende pour « atteinte à la sûreté intérieure de l'État ».
Commence alors un long calvaire dans les prisons d'Algérie (Bougie, Barberousse, Maison Carrée) et de métropole. Après un court séjour aux Baumettes (Bouches-du-Rhône]) au début de l'année 1952, il est transféré à Ensisheim (Haut-Rhin, Alsace) dans une prison de haute sécurité. Soumis à un régime de détention, de droit commun, extrêmement sévère, il entame l'une longue grève de la faim. À l'article de la mort, il est soigné et sauvé in-extremis, et obtient gain de cause.
Prisonnier politique, il est transféré en 1953 à la prison d'Albi dans le Tarn (sud-ouest de la France) où le régime carcéral, plus souple, lui permet de s'adonner à son loisir favori, la lecture, qui lui permet de forger sa culture et sa formation politiques. Il y découvre, notamment, la condition injuste et dramatique faite à la nation irlandaise, à maints égards semblable à celle que subit le peuple algérien depuis plus d'un siècle, et le sort d'Éamon de Valera qui connut, comme lui, les geôles britanniques.
Transféré à la prison de Maison Carrée au cours de l'été 1954, il est régulièrement tenu au courant des préparatifs de Novembre 1954. Il est même désigné d'office comme l'un des douze membres d'un comité chargé de prendre en mains les destinées de la résistance algérienne contre le régime français, pour l'indépendance de l'Algérie.
Libération, retour à la clandestinité et organisation des réseaux FLN
C'est à ce titre que les dirigeants de la zone III (Kabylie, future Wilaya III historique) prennent contact avec lui quelques jours après sa sortie de prison, le 18 janvier 1955, alors qu'il est assigné à résidence à Azouza. Après quelques jours passés auprès de sa mère paralysée, il quitte Azouza, entre en clandestinité et prend en charge la direction politique de la capitale. Son appel du 1er avril 1955 à l'union et à l'engagement du peuple algérien, signe l'acte de naissance d'un véritable Front de libération et son émergence en tant que mouvement national. Il y affirme son credo unitaire, « la libération de l'Algérie sera l'œuvre de tous », qu'il n'aura de cesse que de mettre en œuvre.
Il obtient vite une grande influence dans direction intérieure installée à Alger. Chargé des questions d'animation de la « Révolution » au niveau national en assurant la coordination inter-wilaya, il anime également la liaison avec la Délégation Extérieure du FLN établie au Caire, les fédérations de France, de Tunisie et du Maroc. Il a ainsi, la haute main sur toutes les grandes questions d'ordre national et international.
Il consacre également son énergie à organiser et à rationaliser la lutte, et à rassembler toutes les forces politiques algériennes au sein du FLN pour donner à la « rébellion » du 1er novembre la dimension d'un grand mouvement de résistance nationale. Secondé par Ben Youcef Ben Khedda, il impulse la création d'El Moudjahid, le journal clandestin de la Révolution, de l'hymne national Kassaman (en contactant lui-même le grand poète Moufdi Zakaria), appuie la naissance des organisations syndicales ouvrière (UGTA), commerçante (UGCA) et estudiantine (UGEMA), qui deviendront, elles aussi, un terreau pour la Révolution.
Structuration politique du mouvement national et luttes internes
Il met également en chantier et supervise la rédaction d'une base doctrinale destinée à compléter et à affiner les objectifs contenus dans la Proclamation du 1er Novembre 1954. Appuyé par Larbi Ben M'hidi, il fait adopter au Congrès de la Soummam du 20 août 1956 un statut pour l'armée de libération nationale (ALN) devant se soumettre aux « lois de la guerre », et surtout, devenir une plateforme politique dans laquelle est affirmée la « primauté du politique sur le militaire et de l'intérieur sur l'extérieur ». Il est désigné comme l'un des 5 membres d'un directoire politique national, le Comité de Coordination et d'Exécution (CCE), chargés de coordonner la « Révolution » et d'exécuter les directives de son conseil national (CNRA) créé à cet effet.
C'est Abane Radmane qui décide avec Larbi Ben M'Hidi et Yacef Saadi de déclencher la bataille d'Alger, durant laquelle, chargé avec Ben M'hidi de superviser l'action militaire, il coordonne l'action et la propagande politiques en direction de la population algérienne.
En mars 1957, après l'arrestation et l'assassinat de Ben M'hidi, et la traque de Yacef Saadi, les réseaux FLN à Alger, poussés par la 10e division parachutiste du général Massu, s'effondrent. Abane avec les trois autres membres du CCE doivent alors quitter la ville.
Il gagne Tunis via le Maroc, après une longue marche de plus d'un mois, et la traversée de tout l'ouest algérien. Dans la capitale tunisienne, il se heurte aux colonels de l'ALN. À ces derniers qui investissent en force les organes dirigeants de la Révolution (CCE et CNRA), il reproche une dérive autoritariste et l'abandon de la primauté du politique et de l'intérieur, adoptée à la Soummam, ce qui lui vaut des inimitiés.
Attiré dans un guet-apens organisé par les colonels du CCE (Krim Belkacem, Abdelhafid Boussouf, Lakhdar Ben Tobbal…) encouragés par Ben Bella alors détenu à la prison de la Santé, il est assassiné le 27 décembre 1957 dans une ferme proche de la ville marocaine de Tétouan. Son corps, disparu, est symboliquement rapatrié en Algérie, en 1984, pour être "inhumé" au carré des martyrs du cimetière d'El Alia, à Alger.
Jugements
« Abane Ramdane a eu le grand mérite d'organiser rationnellement notre insurrection en lui donnant l'homogénéité, la coordination et les assises populaires qui lui étaient nécessaires et qui ont assuré la victoire »
Ferhat Abbas, L'indépendance confisquée, éd Flammarion, Paris 1984 (p.188-189).
« J'ai connu pas mal d'intellectuels, mais Abane Ramdane était remarquablement intelligent. C'était en outre un homme simple, d'une sincérité absolue. Il n'aimait ni s'habiller ni avoir de l'argent. La seule chose qui lui importât était l'unité nationale. Il était décidé à l'obtenir par tous les moyens. Et c'est cela qui a choqué beaucoup de militants. Il était violent, brutal, radical et expéditif dans ses décisions »
09 novembre 2008
Abderrahmane Mira Le tigre de la Soummam
Abderrahmane Mira
Le tigre de la Soummam
« Le tigre de la sommame » abderahamne mira une grande figure de la révolution algérien natif de taghalat l’arche ait m’likeche qui marquer son parcours comme combattant courageux, en hommage a cette figure tarik mira nous parle dans cette page publier sur el watan. Djamel slimani.
Né en 1922, à Bounda par les vicissitudes de l’histoire alors que ses parents sont originaires de Taghalat (Aït Mellikèche), l’itinéraire de Abderrahmane Mira se confond avec toute une génération de patriotes algériens frappée par l’exclusion économique, la détresse sociale, la négation identitaire et l’ostracisme politique. Issu d’une famille paysanne pauvre et très tôt orphelin de père, Abderrahmane Mira aura à tracer une trajectoire sociale à l’image de la majorité du peuple algérien, faite de désœuvrement, de petits boulots et, enfin, l’appel à chercher pitance en dehors de la Kabylie.
A l’âge de neuf ans, il rejoint son frère Amar(1) à Annaba. Il fait le va-et-vient entre cette ville et le douar des Aït Mellikèche pendant quelques années. Après son service national passé à El Asnam, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, il se rend pour la première fois en France à cette époque. Il s’installe d’abord à Nancy comme ouvrier métallurgiste, puis dans la région parisienne au début des années 50, précisément à Pantin et à Aubervilliers. Les évènements du 8 mai 1945 le surprirent en Algérie. Il en sera profondément affecté et bouleversé. Combiné au constat du décalage social et économique entre la colonie et la métropole, cette tragédie décidera Abderrahmane Mira à adhérer au PPA (Parti du peuple algérien). Le futur commandant en chef de la Wilaya III fait partie de cette nouvelle génération du PPA, qui en viendra à faire de la lutte armée un principe absolu. Il se situe au centre de cette mutation qui amènera à maturation l’insurrection du 1er novembre 1954. En septembre 1954, alors qu’il se trouvait à Tazmalt, il participe à une manifestation locale pour exiger la libération de deux militants du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques : nouvelle appellation du PPA), en l’occurrence Lakhdar Hadouche et Ali Benyahia, arbitrairement arrêtés. Il est alors victime d’un abus de pouvoir caractérisé de la part du caïd, Benhadad Mehdi, qui lui fait retirer sa carte d’identité. Il entre en clandestinité et établit rapidement le contact, dès novembre 1954, avec Krim Belkacem, à Alger, grâce à l’entremise d’un militant originaire de Tazmalt. Il sera épaulé à cette époque par Hamou Ghezali.
Le premier chef de la wilaya III le charge, dès lors, d’organiser pour le compte de l’ALN/FLN les maquis dans les vallées du Sahel et de la Soummam. Il lui demande d’entrer en contact avec le commandant Chikhi Amar (adjoint de Krim, tué au combat juste avant la tenue du congrès de la Soummam), le colonel Ali Mellah, dit Si Cherif (mort au combat début 1957, à la tête de la Wilaya VI), qui tentaient de faire franchir à la nouvelle organisation le versant sud du Djurdjura. En avril 1955, cette région reçoit en renfort une recrue de choix : Aït Hammouda Amirouche, un ancien de l’OS (Organisation spéciale). Abderrahmane Mira et Amirouche, qui se sont connus en France comme militants du PPA/MTLD, se retrouveront, à la mi-avril, au village d’Ivedjiouène, aux Aït Mellikèche, dans la maison de Meziane Mouhend Ouslimane, ancien responsable de l’OS à Tazmalt. Le soir même de leur rencontre, ils feront appel à un vieux militant des Bibans, précisément d’Aït Rzine, Akloul Ali. De cette rencontre naîtra une symbiose qui fera définitivement basculer les deux vallées en faveur de l’ALN/FLN. Abderrahmane Mira est chargé du commandement de la future Zone II de la Wilaya III, qui va de Sidi Aïch à Bouira. Et, à ce titre, il aura la lourde tâche, sous les ordres du colonel Sadek (de son vrai nom Dehilès Slimane), d’affronter, à Haïzer, les troupes messalistes qu’il déloge de cet endroit. Il les poursuivra jusqu’à la wilaya VI. Dans son livre témoignage Au PC de la wilaya III, Salah Mekacher en fera référence en lui rendant hommage. Cette confrontation fut d’autant plus difficile que l’aura de Messali Hadj restait intacte et que la rupture n’était pas connue du grand public de façon explicite.
De novembre 1954 jusqu’au Congrès de la Soummam, les faits d’armes plaident en faveur de Abderrahmane Mira. Sa combativité est reconnue. Le 16 mars 1956, à la tête d’un détachement de 350 djounoud, il est l’artisan, près de Bou Saâda, de la première liaison entre les troupes des Zones III, IV et V, dénommées wilaya après le congrès d’août 1956. Il est décoré de « la médaille de la résistance », la première attribuée sur le champ de bataille, pour cette action qui vient couronner une suite de succès militaro-politique en faveur de l’ALN/FLN. Gradé capitaine, il assure la sécurité du Congrès de la Soummam qui se déroule, à Ifri (Ouzlaguène), dans sa zone de commandement. Lors de ses premières assises, qui ont doté la nouvelle organisation d’une structure politico-administrative, l’hégémonie de la wilaya III est incontestable sur le cours de la révolution. Il a été décidé, entre autres, de déléguer Amirouche, alors commandant, en compagnie de Zirout Youcef (chef de la wilaya II), de rétablir l’ordre dans la wilaya I (Aurès). Et, dans la foulée, de dépêcher Abderrahmane Mira dans la wilaya VI (Sahara) afin de remplacer Mellah Ali et son adjoint Djouadi Abderrahmane, tous les deux assassinés dans des circonstances tragiques par les adversaires de l’ALN/FLN. C’est là qu’il est élevé au grade de commandant, début 1957, et fait son entrée au CNRA (Conseil national de la révolution algérienne) comme représentant de la wilaya saharienne. Dans la wilaya VI, il endure les pires difficultés puisqu’il a affaire à deux adversaires : l’armée française et les colonnes de l’armée du MNA (Mouvement national algérien), commandé par le général Belounis (ancien et chevronné militant du PPA) qui, en certaines circonstances, collaborent directement. Sur les 116 hommes qu’il a emmenés avec lui de la wilaya III, très peu y survivront.
Lorsque l’affaire Melouza se déroula en mai 1957, il est déjà de retour en Kabylie, rappelé par le colonel Mohammedi Saïd, dit Si Nacer (deuxième chef de la wilaya III). Gravement blessé en juillet 1957, à Ighil Oumssed, où il perd ses deux secrétaires (Mouloud Ouyahia et Salah Hamimi), il est appelé par Krim Belkacem à le rejoindre en Tunisie où le CCE (Comité de coordination et d’exécution) s’est déjà installé. Si Nacer l’a déjà précédé. Dans la wilaya III, l’intérim est assuré pendant trois mois par Saïd Yazourène Saïd, dit Vrirouche, avant qu’Amirouche, élevé au grade de colonel au début de 1958, ne prenne les commandes. En Tunisie, où il assiste à la proclamation du GPRA, il est nommé contrôleur aux frontières dès son arrivée en octobre 1958. Les conditions de cet exil forcé ne lui conviennent pas. Il demande à rentrer dans la wilaya III, où Amirouche n’a plus de commandants pour le seconder. A cette époque, seul le futur colonel Mouhend Oulhadj assurait la fonction d’adjoint au grade de commandant (début 1959). Les retours conjoints et programmés des commandants Mira et Yazourène, à partir de Tunisie, permettraient à la wilaya III de compléter son commandement. Les statuts du congrès de la Soummam stipulent qu’un chef de wilaya est secondé de trois commandants.
Tombé malade en cours de route, Saïd Yazourène rebrousse chemin. Abderrahmane Mira arrive au PC de la wilaya III vers la mi-mars, alors qu’Amirouche était déjà en partance pour la Tunisie. Pour arriver en Kabylie, Mira et sa compagnie — la dernière à rentrer dans Wilaya III — contourne la ligne Morice par Negrine, sud de la Tunisie, franchit la wilaya I (Aurès), où Hadj Lakhdar lui offre un poste émetteur, et rentre par le Hodna. Tous les combattants ayant effectué ce périple — si rare dans le sens Tunisie /Algérie — ont été décorés d’une médaille. Elle est spécialement dédiée au franchissement des frontières pour rentrer en Algérie. Dès son arrivée, alors que Mouhend Oulhadj assurait l’intérim, Amirouche apprend la nouvelle. Il était sans doute à la lisière sud de la Kabylie, à H’mam Fraksa, où il avait tenu une réunion avec le commandement local. Il envoie deux lettres : l’une destinée au conseil de la wilaya III ; l’autre, à Abderrahmane Mira. Datée du 21 mars 1959(2), cette missive stipule, entre autres, la désignation de Mira comme intérimaire. Constatant que la wilaya est renforcée par deux commandants ne sachant pas que Si Saïd n’est pas arrivé à bon port, Amirouche écrit brièvement ceci : « C’est le commandant Si Abderrahmane qui prendra le commandement. »
A cette époque, la situation des wilayas de l’intérieur s’est considérablement détériorée. C’est d’ailleurs le motif essentiel du départ d’Amirouche en Tunisie, afin de demander des explications sur l’asphyxie dont l’intérieur est victime. Le constat est même explicitement établi par la réunion du GPRA au mois de juillet 1959. Il est reconnu un affaiblissement général des wilayas de l’intérieur à partir de mai 1958. En la wilaya III, la situation s’est compliquée avec l’affaire de « La Bleuïte ». Une opération d’intoxication montée par le capitaine Léger fait croire que l’intelligentsia de la révolution collabore avec la France. Des purges sont déclenchées, emportant quelque 420 cadres. Dès le mois d’avril, le commandant Mira stoppe net cette machine infernale et rend responsable le capitaine Mahyouz Ahcène de cette funeste action. Dans son livre L’Imposture au pouvoir (aux éditions Arcantère), le lieutenant Mohamed Benyahia décrit avec émotion sa libération par Abderrahmane Mira. La radio de la wilaya III, Nouredine Belkhodja évoque, dans son journal de marche, la désapprobation des tortures par Abderrahmane Mira, dès le 31 mars 1959. L’on considère que 64 personnes ont été élargies et ont repris le combat. Selon les témoignages de plusieurs personnes, Abderrahmane Mira regrette de n’avoir pas pu arriver à temps pour sauver le capitaine Mustapha Nouri, trop atteint pour survivre aux tortures qu’il a endurées. Au même moment, il libère les prisonniers français détenus dans l’Akfadou. Cet épisode est rapporté avec fidélité par René Rouby dans son livre Otage d’Amirouche(3). Voilà le témoignage de cet instituteur des Aït Yani enlevé par l’ALN, en mesure de représailles :
11 mai 1959 : nous venons de boire notre café du matin. Dehors un cri. Le garde se lève d’un bond, une silhouette s’encadre dans l’embrasure de la porte. C’est Abderrahmane Mira en grande tenue qui rentre : « ça y est les gars, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Dans huit jours, vous serez libérés !…
Je sais que vous n’avez rien fait de mal. Vous les soldats, vous obéissiez, vous les civils, vous aviez votre place… Mais vous êtes Français, vous représentez la France qui est notre ennemie… En fait ce n’est pas aux Français qu’on en veut, mais au colonialisme que nous voulons chassez de chez nous ! Quand l’Algérie sera indépendante, nous garderons les Français qui voudront rester sous la nationalité algérienne ou avec le statut d’étrangers !!! Quand vous serez rentrés chez vous, je veux que vous disiez la vérité ! Vous avez vu l’ALN, elle est très puissante. Notre cause est la bonne, la seule, la vraie… Nous gagnerons la guerre parce que, nous autres, nous avons un idéal. Le colonel Amirouche est mort, je suis là pour le remplacer… Quand je mourrai, un autre prendra ma place, nous combattons pour notre pays…Ce n’est pas comme vos soldats qui crient : Vive la quille. Vous penserez à nous et vous nous aiderez. » Dans cette brève allocution, Abderrahmane Mira fait preuve d’un grand doigté politique, acquis sans doute dans son parcours militant de la cause nationale. Il ne confond pas à dessein la force, si nécessaire, et la violence. Dès la fin de cette douloureuse affaire, la wilaya III aura à affronter, à partir du 22 juillet 1959, la plus grande opération militaire jamais déclenchée en Algérie : l’opération « Jumelles ». Le général Challe, qui la dirige, installe 70 000 de ses hommes en Kabylie pour réduire ce bastion inexpugnable, considéré encore à cette époque comme le cœur de la lutte armée. Lui-même place son PC, dénommé Artois, au col de Chelata, à 17 km au nord d’Akbou.
C’est au cours de cette opération de grande envergure que survient la mort de Abderrahmane Mira, le 6 novembre 1959, au confluent de la rivière séparant les villages d’Aït Hyani et d’Aït Mquedem, à un kilomètre à vol d’oiseau du fameux Pc Artois du général Challe. L’opération est dirigée par le capitaine Tréguère, commandant de la première compagnie du 2e RIMA (Régiment d’infanterie marine aéroportée — Les Marsouins) Contacté par l’entremise de René Rouby, Tréguère, devenu colonel et maintenant à la retraite en Bretagne, ne veut plus s’étaler sur ce fait d’armes qui l’a rendu célèbre malgré lui, dit-il. Cependant, j’ai pu récupérer la photocopie des papiers contenus dans la sacoche de mon père que le 2e bureau de l’armée lui a restitués après examen. Lors de la mort de Abderrahmane Mira, toute la presse quotidienne de l’époque (Le Figaro, L’Aurore, Le Monde, France Soir) a commenté ce triste événement à la une de ses journaux. Il en est de même de la presse coloniale. Au lendemain de sa mort, L’Echo d’Alger publie en titraille de sa une ceci : « Hier après-midi, dans la vallée de la Soummam, à 5 kilomètres au nord d’Akbou, Abderrahmane Mira, successeur d’Amirouche à la tête de la wilaya III, a été abattu au cours d’une embuscade dressée par le 2e RIMA. Il a été formellement identifié dans la soirée par un des membres de sa famille. Un des secrétaires de Mira a été tué au cours du même engagement. » En page 16, toujours en gros caractères, il est écrit : « L’insaisissable Abderrahmane Mira, successeur d’Amirouche, à la tête de la wilaya III, abattu avec l’un de ses lieutenants.*Placés en embuscade, les Marsouins ouvrent le feu sur un groupe de 5 rebelles. Parmi les cadavres, celui de l’homme au chien. » Le soir même, sa dépouille mortelle est transportée à la caserne de Tizi n’Slib, puis à Akbou, avant d’être exposée publiquement dans son village, Taghalat. Cette opération est destinée à la fois pour reconnaître le corps et démoraliser la population. Une fois celle-ci terminée, le corps d’Abderrahmane Mira est héliporté, partant pour une destination inconnue comme le furent les dépouilles mortelles des colonels Amirouche (Wilaya III), Haouès (Wilaya VI) et M’hammed (Wilaya IV).
Son corps a-t-il disparu à jamais ? Toujours est-il que l’Etat national souverain n’a pas engagé des recherches. Les recherches familiales ont été infructueuses, quand bien même quelques informations peuvent nous indiquer l’endroit de l’enterrement. Les autorités françaises ont été officieusement saisies à ce sujet. En vain pour l’instant. L’Etat algérien le décorera de la médaille du martyr, le 1er novembre 1984 et de la distinction d’El Athir, le 1er novembre 1999. Et le 16 septembre 1987, la décision n°289 du ministère des Moudjahidine, assurant la continuité de l’Etat à la suite du Gpra, répare une injustice en l’élevant au grade de colonel, grade qui sanctionne les chefs de wilaya. A l’instar de centaines de milliers d’Algériens, Abderrahmane Mira fut victime de la bêtise et de l’injustice — le colonialisme — arc-bouté sur ses privilèges, ses discriminations, aveugle à l’évolution et à la marche de l’histoire. La violence générée par ce conflit est issue de l’un des plus formidables chocs culturels de ce siècle. Elle n’en finit pas de produire ses effets jusqu’à aujourd’hui. Abderrahmane Mira est entré dans l’histoire comme le symbole et le représentant de ce patriotisme rural dont l’Algérie combattante a tiré sa quintessence. Il lègue à ses compagnons l’image d’un téméraire et d’un altruiste que les aèdes de l’époque ont rimé en poésie.
(1) Amar, frère aîné d’Abderrahmane, est décédé en 1957. Il faisait partie de l’expédition de la Wilaya VI. Il était adjudant.
(2) SHAT (Service historique de l’armée de terre) : informations écrites par Amirouche lui-même dans son agenda personnel récupéré après sa mort, le 18 mars à 1h34 ????, évoqué également dans le dossier Mira Abderrahmane.
(3) René Rouby vient de rééditer pour la troisième fois, au mois de mai 2008, son livre, aux éditions Vauzelles.
(4) *Il s’agit de Yatha Mouloud, fils de Rabah, chef nidham du village d’Aït Hyani.
Par
26 octobre 2008
Lounis Aït Menguellet retrouve l’Olympia cet après-midi
Il est plus enraciné que jamais dans les tréfonds de son pays. Le chanteur et poète Lounis Aït Menguellet est différent des autres artistes, nombreux, qui sont complètement déracinés et dont certains marchandent même leur personnalité et l’image du pays uniquement pour se faire offrir un titre de séjour dans l’Hexagone. Aït Menguellet reste l’inamovible interprète des rêves et le traducteur fidèle des réalités et du vécu de ses auditeurs. L’ailleurs pour lui, c’est ici ; ce sont sa culture, sa langue, sa personnalité identitaire, et sa terre. Lors d’une tournée en France, racontet-il, une journaliste du Monde venue l’interviewer lui demande pourquoi il ne chantait pas en français. " J’ai ma propre langue madame ! ", lui répond-il. " Pourquoi êtes-vous en France alors ? ", questionna-t-elle, encore. Lounis, solidement attaché à son pays et à sa culture, lui répond : " En France, j’ai un important public, et c’est pour lui que je suis là. Autrement, j’aurais visité la tour Eiffel et je serais rentré dans mon pays. " Les répliques étaient telles que la journaliste n’a pas publié l’interview, témoigne-t-il encore. Après 37 ans de carrière, plus de 200 chansons produites et une notoriété bien établie, Lounis est toujours resté ce campagnard fier, ce montagnard au fort caractère, coulant des jours paisibles dans son village, Ighil Bouamas (Tizi Ouzou). " La vie au village n’est pas aussi ennuyeuse qu’on le pense. Le village où l’on est né présente des attraits que d’autres personnes ne peuvent pas voir. Le fait de me réveiller le matin et de voir la même montagne depuis que je suis né m’apporte toujours quelque chose. " De l’inspiration, de la réflexion, de la méditation, certainement. Et du recul par rapport à une actualité pressante, harcelante. La fin des années 1990 et le début de ce millénaire, il les a vécus dans la douleur. Des articles de presse enflammés contre sa personne, une regrettable diatribe avec le regretté chanteur Matoub Lounès, une invitation à controverse à la campagne du président Bouteflika en septembre 1999 ont meublé ses jours, lui, qui défend sa liberté de " vivre en homme à part entière ", de mener sa vie de poète, et de créateur à l’écoute des pulsions de sa société, loin des considérations temporelles et des alliances conjoncturelles. Lounis Aït Menguellet est tellement simple, entier et sans calculs qu’il ne songe jamais qu’il y a des pièges tendus et des plans à déjouer. Il ne laisse pas indifférent tant il impose le respect et que sa parole porte toujours, car il est demeuré invariablement lié à son entourage, à sa société, à son pays. Son incarcération en 1985 pour une sordide histoire de " détention d’armes de guerre " a duré 6 mois. Durant les années 1991 et 1992, dans un élan humanitaire et social, il organise des galas pour collecter des fonds pour la construction de châteaux d’eau à Ibarbachen (Barbacha), dans la région de Béjaïa. Généreuse initiative que nul artiste n’a songé à mettre en œuvre. Mais, au visionnaire, il est reproché paradoxalement son " manque d’engagement ". " Sensible aux sensibilités " Pour Lounis Aït Menguellet, les manifestations publiques " sont devenues tendancieuses. Dans le royaume de l’étiquetage et du catalogage ", il ne peut s’empêcher d’éviter les colleurs d’étiquettes. Il s’explique : " Je suis sensible aux problèmes des gens et du pays, je suis également sensible aux sensibilités, mais sans que l’on soit catalogué. Car il arrive toujours qu’on vous reproche votre présence dans une manifestation et non pas dans une autre, parce que tout simplement, c’est tendancieux. " Le poète est libre de ses pensées, des dires. Ne s’empêche-t-il pas alors, tout en reconnaissant " les capacités extraordinaires " de son peuple, de débiter des vérités amères sur le même peuple. La chanson Ayaqbayli est une pièce de l’histoire moderne du pays, une critique des féodalités, une dénonciation de l’aliénation culturelle et des rivalités dévastatrices. Beaucoup d’amertumes et de désillusions après un combat inachevé. Chaâlat agh tafath (éclairez-nous), s’était-il écrié, il y a plusieurs années. Le plus grand auteur algérien, Kateb Yacine, dans la préface à l’ouvrage Aït Menguellet chante de Tassadit Yacine, a écrit : " Incontestablement, Aït Menguellet est aujourd’hui notre plus grand poète. Lorsqu’il chante, que ce soit en Algérie ou dans l’émigration, c’est lui qui rassemble le plus large public : des foules frémissantes, des foules qui font peur aux forces de répression, ce qui lui a valu les provocations policières, les brimades, la prison. Il va droit au cœur, il touche, il bouleverse, il fustige les indifférents. " Observateur averti, il énonce des réalités et dénonce des injustices. Tout en posant des questions sur l’avenir, il se remet en question et interpelle les consciences. Le visionnaire n’a pas été écouté et l’on ramasse aujourd’hui les morceaux d’un édifice écroulé. L’illusoire union tant chantée s’est aujourd’hui effilochée. Dans une Kabylie hyper politisée, Lounis , malgré lui, et grâce à sa stature, est un élément nodal. A travers lui seul, une lecture de son œuvre, l’on peut avoir le déroulé de la scène politique dans la région de Kabylie des deux dernières décennies ; les avancées, les stagnations et les régressions. Il récolte, néanmoins, abondamment de reproches. " Il essaie de se mettre toujours au-dessus de la mêlée ", dit-on. Il dérange. N’estce pas sa raison d’être ? Aujourd’hui, le poète, n’a-t-il pas raison, au moment où " les agitateurs politiques " n’ont pas fait leur mea culpa. Pourtant, l’échec est patent. Il est loin le temps où il faisait sa formation en ébénisterie à Alger, une ville dans laquelle il était quasiment " honni " de s’exprimer en kabyle. Premières amères expériences d’un déni linguistique. Retrait de la scène en 1991 C’était dans les années 1960. En 1991, après avoir atteint le firmament de la gloire, il songea carrément à se retirer de la scène. Dans un entretien publié en 1991 dans le n°1 de la revue Tinhinan (qui a cessé de paraître depuis), Aït Menguellet justifiait son intention d’arrêter de chanter : " Quand on commence à chanter, c’est parce qu’on a envie de s’exprimer. Par la suite, arrive un moment où cette envie devient un devoir. (...) La chanson s’est avérée une arme terrible, car elle a contribué à changer les choses. Je ne sais pas si je suis arrivé à apporter ma petite contribution mais je sais pertinemment que je l’ai fait en toute sincérité. A un certain tournant de l’histoire, on est quand même parvenus à un résultat. Les choses ont changé. Je me suis dit que j’avais eu assez de leçons par le passé. Des gens avaient chanté avant moi, avaient été portés aux nues, adulés et puis d’un seul coup, ils ont été oubliés parce qu’ils n’ont pas su s’arrêter au bon moment. Je ne voudrais pas vivre le même cheminement. " L’ouverture démocratique du début des années 90 a été indirectement un coup d’assommoir à la chanson contestataire tous azimuts ; des chanteurs sont oubliés et d’autres se sont fait oublier. Mais Lounis Aït Menguellet n’est pas uniquement chanteur ; il est surtout poète. C’est pour cette raison qu’il est toujours là, plus de 10 ans après ces déclarations. Toujours porteur d’espoir Aujourd’hui, à 54 ans, autant certains de ses titres sont d’un pessimisme débordant, autant l’artiste est toujours porteur d’espoir. Les cinq ans d’absence de la scène (de 1999 à 2004) ne l’ont pas coupé de son public. Il a eu à le vérifier le mois de juin dernier lors de sa production à la maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou. Pour beaucoup de ses fans, c’était un virage difficile à prendre pour reprendre la ligne droite. Celle qu’il a tracée en commun avec son public. Les cinq années de rupture sont longues et pouvaient semer le doute dans l’esprit d’un public sevré de spectacles, meurtri par la répression policière puis avachi par des déchirements fratricides. Cinq galas, l’un après l’autre, tous semblables ; qualité de l’auditoire, prestations de l’artiste et sentiment de satisfaction renouvelé et partagé. Belaïd, gérant des éditions musicales Izem, qui a apporté sa touche aux spectacles de Lounis Aït Menguellet, s’exclame : " Ce qui fait énormément plaisir, c’est la présence de jeunes de moins de 20 ans dans la salle. Cela prouve que la chanson à textes est toujours vivante. " Lounis Aït Menguellet, que nous avons suivi dans sa loge, est concentré, mais visiblement heureux. Il n’en demandait pas tant. Nous ne savions pas si l’on pouvait lui poser des questions au risque de le perturber. Celui que l’on présente comme un personnage austère et inaccessible est finalement très modeste et très courtois. La surprise a été agréable. Il livre ses sentiments sur son come-back. " C’est extraordinaire ! La réaction du public m’a aidé et il n’y a pas eu réellement de perte de repères. C’est comme si mon dernier gala remonte à la semaine dernière. Il y a toujours de la constance dans le comportement du public. " Dans sa loge, des bouteilles d’eau sont déposées sur le sol, des thermos à café et des fruits sont posés dans un coin de la pièce. Le repas est toujours léger. Avant de monter sur scène, un chanteur-amateur se produisait. Au bout de la troisième chanson, Lounis se lève et se rapproche de la scène. Il demande toujours à ses accompagnateurs qui veillent " à sa récupération et à son repos " l’état de l’ambiance dans la salle. C’est un rituel. Histoire de prendre la température de cette atmosphère joyeuse et festive. Il est crispé ; il a toujours le trac avant d’entrer sur scène, avoue-t-il. Le répertoire qu’il a proposé à ses spectateurs est tout un programme. Expression plutôt de ses perceptions des choses, ses appréhensions, ses espoirs et sa détermination à refléter les aspirations des siens. Sur scène, des décors nouveaux sont plantés ; des banderoles portant des extraits de ses chansons sont accrochées. Ahkim ur nsaa ara ahkim (pouvoir sans contre-pouvoir), Idul sanga anruh, (le chemin est long) Nekni swarach n ldzayer (nous, les enfants d’Algérie). Aït Menguellet a délibérément choisi de chanter ces poèmes, plus longs et plus composés, comme une invite au public à une lecture et au sens. Aigri par la situation sociale et politique du pays, Lounis puise de moins en moins dans son répertoire de chansons sentimentales qui ont caractérisé ses débuts. Chanteur à textes, Lounis Aït Menguellet n’en n’a pas moins introduit une recherche musicale depuis que son fils Djaâffar, musicien, fait partie de son orchestre qui ne dépasse pas quatre membres (deux percussionnistes, un guitariste et son fils qui joue au synthétiseur et à la flûte). Si Lounis écrit des vers et compose des airs, il parle peu. Son public l’admire. Il a besoin d’artistes comme lui, tout comme le ciel a besoin des étoiles. Aït Menguellet l’a si bien chanté. Parcours Lounis Aït Menguellet est né le 17 janvier 1954 à Ighil Bouammas où il vit toujours. Il est père de six enfants. Il a fait ses études en ébénisterie à Alger dans les années 60. Ses premiers pas dans la chanson, il les fit à l’âge de 17 ans dans l’émission " Ighanayen ouzekka " (chanteurs de demain), une émission radiophonique (Chaîne II) animée par l’artiste Chérif Kheddam. Ce n’est qu’en 1973, après son service militaire qu’il effectua à Blida et à Constantine, qu’il se consacra profondément à la chanson. Lounis dit qu’il est incapable de donner le nombre exact de ses chansons, qui avoisinent les 200 titres. Lounis est son prénom de tous les jours (donné par sa grand-mère avant même sa naissance). A l’état civil, son oncle l’enregistre sous le prénom Abdennebi. En 1985, dans le sillage de la création de la Ligue des droits de l’homme et l’arrestation de ses éléments, il est également arrêté pour une histoire montée de détention d’armes à feu. Il était pourtant connu pour être un collectionneur d’anciennes armes ayant servi durant la guerre de Libération. Il fera quand même six mois de prison. La carrière de Lounis Aït Menguellet peut être scindée en deux parties selon les thèmes traités : la première, sentimentale de ses débuts, où les chansons sont plus courtes et la seconde, politique et philosophique, caractérisée par des chansons plus longues et qui demandent une interprétation et une lecture des textes. De nombreux ouvrages et études ont été consacrés à son œuvre. Correspondance particulière de Jérémie G. à partir de Paris
16 août 2008
Autour des valeurs humaines et esthétiques d’Issiakhem
Lors du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants qui eut lieu à Varsovie en 1955, Issiakhem participe aux expositions de peinture par son œuvre intitulée Le Cireur, représentant l’Algérie en lutte. En 1958, lors du procès de la militante Djamila Bouhired, il illustre le thème de la torture dans la revue “Entretiens” par des dessins et des gravures de haute facture. Après un bref passage par l’ex-RFA, il s’installera en RDA. Là, il expose dans la ville de Leipzig ses œuvres en 1959. Deux ans plus tard, il revient à Paris pour exposer au club des Quatre-Vents. Il obtint en 1962 une bourse à Madrid - La Casa Velázquez -, mais il préféra rentrer en Algérie qui venait d’avoir son Indépendance. Dessinateur à Alger-Républicain, il sera l’un des membres fondateurs de l’“Union nationale des Arts plastiques”. Dans une exposition collective à la salle Ibn Khaldoun en 1963, il exposera ses œuvres picturales et ses gravures, comme il exposera ses productions, une année plus tard, lors du 1er Salon de l’UNAP à Alger. La même année, Issiakhem se retrouvera chef d’atelier à l’École nationale d’Architecture et des Beaux-Arts d’Alger et directeur de l’École des Beaux-Arts d’Oran jusqu’à 1966. C’est lui qui a exécuté les décors du film Poussières de juillet, un court métrage produit en 1967 et primé au Caire et à Prague.
Après avoir intimement mêlé- dans un livre à mi-chemin entre le récit, le livre d’histoire et le roman-les deux noms-phares de l’art et des belles-lettres algériennes, à savoir Issiakhem et Kateb Yacine sous l’intitulé «Les Jumeaux de Nedjma», le passionné et passionnant historien de l’art, Benamar Mediène, nous fait plonger dans son dernier ouvrage biographique sur Issiakhem, publié cette année chez Casbah-éditions sous le sobre titre d’«Issiakhem», dans l’univers esthétique et humain de l’un des plus grands artistes-peintres qu’ait connus l’Algérie. Une biographie subissant les haltes des trois autoportraits que le peintre a exécutés en 1949, 1976 et 1985. Avec Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Iguebouchène, Mohia, Matoub, Aït Menguellet et d’autres artistes et hommes de lettres authentiques d’Algérie, M’hamed Issiakhem constitue un des piliers de la culture de notre pays. Il a, comme eux et dans un domaine particulier et nouveau par rapport à la culture traditionnelle, propulsé la Kabylie et l’Algérie dans la trajectoire de la culture universelle tout en gardant son barycentre dans les profondeurs de l’algérianité. L’homme universel est, comme en donna l’image Mammeri, cet individu qui a d’abord une place dans le microcosme local et qui, par l’expression des valeurs humaines les plus enfouies en chacun de nous, arrive à toucher l’homme là où il se trouve. Issiakhem élève sa sensibilité au diapason des joies et des douleurs de l’homme. Avec son trait de crayon et son pinceau, il a complété, orné, sublimé et fait parler les poésies de Malek Haddad, les odes de Kateb Yacine et les strophes d’Aït Menguellet. Ses œuvre picturales fixent par ses formes figuratives ou semi-abstraites les sentiments, les idées et les métaphores véhiculées par ces poésies. Sa vie, comme ses personnages de peinture, est faite de souffrances, de méditations, de rébellion, mais aussi de fidélité et de lucidité sans pareilles. M’hamed Issiakhem est né le 17 juin 1928 à Azeffoun. Il rejoint son père qui travaille dans un hammam à Relizane en 1931. à l’âge de six ans, il entre à l’école indigène de la ville. En 1943, alors qu’il n’avait que quinze ans, il vola une grenade dans un camp militaire américain lors du débarquement des Alliés en Algérie. La grenade lui explose entre les mains. Deux de ses sœurs et un neveu à lui furent tués par l’explosion, tandis que M’hamed sombrera dans le coma. Hospitalisé pendant deux ans, il subit plusieurs opérations d’amputation de son bras gauche. M’hamed Issiakhem arrive à Alger en 1947. il s’inscrit d’abord à la Société des Beaux-Arts d’Alger, puis à l’École Normale des Beaux-Arts. Il y étudiera l’art jusqu’à 1951. Parallèlement à ses études, il prend des cours de miniature chez l’illustre artiste Omar Racim. En 1951, Issiakhem rencontre Kateb Yacine à Alger et expose pour la première fois à Paris dans la galerie André-Maurice à l’occasion de la fête du bimillénaire de Paris. Deux ans plus tard, il entre comme élève à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Il est affecté aux ateliers de Legeult pour ce qui est de la peinture et aux ateliers Boerg pour ce qui relève de la gravure. Lors du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants qui eut lieu à Varsovie en 1955, Issiakhem participe aux expositions de peinture par son œuvre intitulée Le Cireur, représentant l’Algérie en lutte. En 1958, lors du procès de la militante Djamila Bouhired, il illustre le thème de la torture dans la revue “Entretiens” par des dessins et des gravures de haute facture. Après un bref passage par l’ex-RFA, il s’installera en RDA. Là, il expose dans la ville de Leipzig ses œuvres en 1959. Deux ans plus tard, il revient à Paris pour exposer au club des Quatre-Vents. Il obtint en 1962 une bourse à Madrid - La Casa Velázquez -, mais il préféra rentrer en Algérie qui venait d’avoir son Indépendance. Dessinateur à Alger-Républicain, il sera l’un des membres fondateurs de l’“Union nationale des Arts plastiques”. Dans une exposition collective à la salle Ibn Khaldoun en 1963, il exposera ses œuvres picturales et ses gravures, comme il exposera ses productions, une année plus tard, lors du 1er Salon de l’UNAP à Alger. La même année, Issiakhem se retrouvera chef d’atelier à l’École nationale d’Architecture et des Beaux-Arts d’Alger et directeur de l’École des Beaux-Arts d’Oran jusqu’à 1966. C’est lui qui a exécuté les décors du film Poussières de juillet, un court métrage produit en 1967 et primé au Caire et à Prague. Lors du Festival Panafricain d’Alger (juillet 1969), Issiakhem participe à l’exposition collective. La même année, il expose ses œuvres à Sofia (Bulgarie). En 1972, il voyage au Vietnam. Notre artiste est aussi connu pour la touche personnelle qu’il a apportée à des timbres-poste qu’il a réalisés pendant les années 70 mais aussi pour les maquettes qu’il a confectionnées pour les billets de banque algériens, les dessins de presse et les affiches. Il séjournera à Moscou en 1978. En 1980, Issiakhem reçoit le 1er Simba d’or (Lion d’or) de Rome, distinction de l’Unesco pour l’art africain. Il exposera en 1982 à l’hôtel Aurassi et, en 1983, il participera à une grande exposion collective à Sofia (Bulgarie) et à une autre à Alger. Une année avant sa mort, il a exposé ses œuvres au Centre culturel italien d’Alger, à la Galerie Xenia et au Musée national des Beaux-Arts d’Alger. La dernière manifestation culturelle qui marquera la carrière d’Issiakhem, c’était une exposition individuelle, en juillet 1985, au musée de Sidi Boussaïd (Tunisie). Il meurt le 1er décembre au matin. Le regard inquiet de “l’œil” de lynx’’
M’hamed Issiakhem s’est investi pendant toute sa vie dans un art vigoureux et de haute voltige. Les distinctions qu’il a obtenues à l’étranger ne sont pas de simples breloques de plaisance. Son art exprime par les traits, les galbes, les contours et les entortillements les profondeurs abyssales de l’être humain qui vont de la simple mélancolie aux douleurs de la géhenne en passant par les attitudes de méditations, d’abattement, d’interrogations et supplice terrestres. Malheureusement, l’art plastique (peinture, sculpture, gravure) en Algérie n’a pas bénéficié de la pédagogie qui lui aurait permis d’étendre sa grâce aux franges les plus larges de la société. Ayant pris connaissance de cet état de fait, Issiakhem n’a jamais été découragé ou freiné dans son élan. Il est un artiste complet. Son art est le prolongement naturel de sa personnalité complexe, fougueuse et rebelle à l’image de son ami intime Kateb Yacine. À l’occasion de sa mort en décembre 1985, le magazine Actualités de l’Émigration écrivait : «Sa personnalité en elle-même était un chef-d’œuvre». Effectivement, elle soulevait les passions, elle suscitait la critique, alimentait la polémique et forçait le respect. En tout cas, elle ne pouvait laisser indifférent. Kateb Yacine, en décelant chez lui une grande perspicacité, l’appelait “œil de lynx’’. D’un caractère taillé dans le roc, il était exigent avec lui-même. Il produira des œuvres de grande valeur esthétique et morale, une forme de poésie des cimaises qui rejoint l’art majeur et la littérature en universelle par sa portée et ses interrogations. Se rapprochant à première vue du semi-figuratif, la peinture d’Issiakhem laisse voir ses traits principaux qui font d’elle plutôt un art figuratif mais avec les estompages et les non-dits qui font parfois planer un mystère poétique sur le dessin ou la toile. On lit chez lui le souci de la recherche savante à la manière d’Henri Matisse, Paul Klee et Picasso. Le chroniqueur d’Actualités de l’Émigration pense que dans l’œuvre d’Issiakhem, «l’élan vers l’idéal devient une confession : l’expression d’une lancinante inquiétude de l’esprit que l’artiste a toujours exorcisée (…) La forte intensité des compositions et l’usage des coloris comme moyen d’expression d’un contenu émotionnel relèvent la présence personnelle du tragique et de l’informe». Quelque part, par ses performances plastiques, il touche aux thèmes du tragique et de l’absurde abondamment traités par la littérature (Kafka, Sartre, Camus). «Le monde est absurde. Le philosophe et l’artiste en ont conscience. Le véritable univers est à la fois un univers unique (non pas double) et faux, cruel, contradictoire, trompeur, absurde : c’est contre cette négation d’univers que lutte l’homme en créant un univers superposé, fictif», soutient la critique d’art Angèle Kremer-Marietti. Percer le mystère qui loge au fond de l’homme M’hamed Issiakhem a été un soleil dans le halo duquel prenaient place des amis et des convives, des complices ou des comparses. Kateb Yacine, Mohamed Saïd Ziad, Malek Haddad, Benamar Médiène, autant de noms prestigieux qui se sont plusieurs fois réunis et épuisés en discussions, en franches rigolades, se donnant volontiers au jeu de photos. Benamar Médiène, sociologue à l’université d’Oran et grand ami de l’artiste, écrit dans Parcours maghrébins (1989) : «Il faut écouter Issiakhem, l’écouter cassant l’ordre des paroles calibrées, briser le cercle des fuites, écouter nos corps dans leurs plus profonds tremblements, nous écouter enfin, vivre (…) Il dit avoir peint le même tableau. Entendons les mêmes hallucinations, les mêmes tensions. Issiakhem refuse dans sa peinture comme dans sa vie la servitude et le mimétisme. Il refuse d’être un monteur de spectacle sur chevalet ou un metteur en scène d’allégories usées (…). Avec Issiakhem, la peinture algérienne enjambe déjà les exotismes et les territoires périphériques. Accès à l’universalité. Iconoclaste furieux, il est le prédateur de ses propres fantômes pour percer un bout de mystère qui loge au fond de l’être. Comme Bacon, il s’acharne à vouloir peindre un cri, un silence, une dérision, un péril inconnu. Il s’acharne à vouloir trouver un fond commun, des mots, des couleurs, des lignes, des sons, des idées, des émotions… à vouloir parler d’une universalité dont il apprenait la poésie, la musique et la philosophie dans les arcanes débridées de la vie. Par la peinture, il voulait parler aux hommes de cette universalité en les étonnant. Sa rencontre avec Kateb Yacine ouvre en Algérie un champ jusque-là en jachère où la peinture et la littérature vont se parler et s’enflammer l’une pour l’autre. “Femme sur poème’’, une des dernières peintures d’Issiakhem, scelle la complicité. Calligraphie brute du poème par Kateb sur la toile. Issiakhem et Kateb réconcilient la ligne et la couleur à la lettre». L’autre ami d’Issiakhem, d’une attachante fidélité et d’un sens du détail inouï, était Mohamed Saïd Ziad, un enfant de Djamaâ n’Saharidj. Dans un hommage à Issiakhem, (le journal Le Pays du 30 novembre 1994), nous noie dans des anecdotes et des scènes aussi savoureuse et aussi truculentes les une que les autres. C’est un véritable chef-d’œuvre de fidélité, de mémoire, d’attachement et de complicité intellectuelle. Nous retiendrons de lui la dernière partie : «L’une des toutes dernières fois où je le revis, ce fut lors du tournage du documentaire que lui avait consacré Sahraoui avec pour fond musical “Ayagu !” d’Aït Menguellet. Un signe précurseur : l’introduction de la langue amazigh dans le cinéma algérien comme, son ami Kateb avait imposé le nom Amazighe dans notre état civil, quelques années avant lui, ceci avec la complicité d’un employé de l’état civil de Bougaâ où Yacine avait passé de longues années, son père y ayant exercé la profession de cadi. Bien que réduit à l’état de squelette, ceci ne l’empêchait pas de faire de nombreuse virées en ville où il ne se gênait pas de prendre un verre comme au bon vieux temps. Le verre n’était guère altéré. Pensait-il déjà à la mort ? Une fois, tandis que ses enfants étaient près de lui, je vis des larmes perler mais qu’il sut effacer discrètement. Ce fut la dernière image que je garde de lui». Amar Naït Messaoud
11 mai 2008
Les inoubliables maîtres de la chanson kabyle


L’espace Casbah du complexe culturel Laâdi-Flici (Théâtre de verdure), a abrité, dans l’après-midi du jeudi passé, un après-midi artistique dédié aux maîtres de la chanson kabyle, Slimane Azem et Farid Ali, en présence d’artistes algériens, d’écrivains et de nombreuses personnalités du monde de l’art et de la culture. L’après-midi a été animée par de jeunes artistes de talent qui interpréteront les répertoires de Slimane Azem et Farid Ali, entre autres Ahcène Nath Zaïm qui a interprété les chansons de Farid Ali, et Mourad Assalou les chansons de Slimane Azem. L’exil, l’errance sont les thèmes qui ont obsédé pratiquement tous les écrivains, romanciers ou poètes. Partir à la recherche de soi ou à la recherche d’un monde meilleur. Chanter la nostalgie des parents absents mais qu’on sait qu’on va retrouver. Quitter sa patrie au nom de ses idéaux pour fuir les déceptions qu’on y vit quotidiennement... Que dire quand on quitte une terre qu’on aime et qui ne nous déçoit pas ? Qui était Slimane Azem ? Un des plus grands poètes que les montagnes du Djurdjura ont enfantés, a eu un destin à part. Né le 19 septembre 1918 à Agouni Gueghrane, dans l’école primaire qu’il a intégré à l’âge de 6 ans, il est connu comme étant un rêveur et un grand plaisantin : Deux qualités humaines qui ne le quitteront jamais. Il suffit d’écouter ses poèmes pour s’en apercevoir. Dès son jeune âge, s’éprend des Fables de La Fontaine. Il commence par chanter des poèmes de Si Moh Ou Mhand. A onze ans, il quitte l’école pour travailler chez un colon à Staoueli. 1937, il quitte l’Algérie pour la France. Il n’échappe pas à la Seconde Guerre mondiale. L’ennemi de la guerre est déporté par les Allemands dans les camps de travail. 1945, les troupes américaines le libèrent. Retour à Paris où il gère un café. Là, sa vie prend un nouveau tournant. Il rencontre Mohamed El Kamel, qui l’encourage, voyant en lui un chanteur de talent. La suite est aussi belle qu’affligeante. Le jeune immigré, car pour le moment on ne peut pas dire qu’il est un exilé, réalise sa première chanson A Moh, a Moh. Enorme succès même, de nos jours. La Révolution algérienne bouleverse sa vie. Il est forcé à l’exil. L’hirondelle est cataloguée avec les sauterelles " Souvenez-vous de da Slimane/ La hache, c’est l’arbre qui lui dit/ “Je sais d’où tu tiens ton manche”. “Début de l’exil. Les rêves ne portent plus sur l’avenir, mais sur le passé Algérie, mon beau pays”. A quoi bon chercher à se consoler... Seule occupation, observer l’Homme et le dire dans toute sa splendeur mais aussi dans toute sa bassesse. La chanson ne guérit pas. Il décide d’arrêter "Dayen aâyi" (Je suis las). Son public est touché par une telle décision. Mais heureusement, le Maître reprend la chanson mais d’un nouveau genre : le comique, avec le célèbre Chikh Nourredine. Pour supporter l’absence de sa terre natale, il la reconstitue dans sa petite ferme à Moissec. Après avoir marqué des générations, et après avoir gravé son nom en lettres d’or dans la littérature berbère, Slimane Azem décède le 28 janvier 1982, un soir où son peuple remplissait l’Olympia pour voir son élève préféré Aït Menguellet. L’oscar Wilde kabyle Dans sa poésie, les métaphores côtoient un sens de l’ironie tendrement aiguisé pour bien atteindre sa cible. Sa sagesse est renforcée par des proverbes ancestraux. Les fables sont plus un subterfuge qui lui permet d’aborder le réel en le travestissant. C’est plus l’imaginaire qui est montré que la réalité crue qu’on lui reproche de dire. " J’ai toujours été en butte à l’incompréhension des autorités politiques qui se contentent de la première interprétation venue pour me faire un procès d’opinion... " Disait-il. Si la structure des poèmes reste traditionnelle, les thèmes, eux sont atemporels à l’image de toute sa poésie. Une poésie de perte, de déchirement et de regrets. L’espace se confond avec le temps. Approche lyrique du passé, approche satirique du présent... Un poète qui reste à comprendre. Dans la chanson que nous avons tenté de traduire (voir plus bas), nous retrouvons les thèmes obsessionnels de Slimane Azem. Ce qui nous frappe au premier abord, c’est le sens qu’il donne au mot " temps ". Il ne se résume pas à un référent pour assurer son identification et celle du groupe. C’est surtout l’évolution de l’Homme, une évolution qui va dans le sens contraire à ce que la raison voudrait : de pire en pire... Le système des valeurs est bouleversé " le père est renié par le fils " au nom de ce qu’il y a de plus noble chez l’homme " l’instruction ". Tout peut avoir des conséquences négatives, la nature de l’homme tend à l’égoïsme, à la méchanceté. Il n’est donc pas surprenant de se retrouver dans un monde en pleine destruction, où règne le non sens "le lézard défie le serpent, où le bien n’est plus, "la récolte quitte les marchés". L’homme se contente de satisfaire ce qu’il y a de plus bas en lui. "Tout aujourd’hui est ruse". Da Slimane, comme on l’appelle, s’inclut dans la masse. Il dit "nous" car il ne cherche pas à donner de leçons, mais à dire, tout simplement. “Temps, traître Qui nous rassasie de peines Si on patiente, nous savons que nous souffrons Si nous nous révoltons, nous nous savons dans l’erreur Il ne nous sert à rien de parler. Il ne nous sert à rien de nous taire Chaque jour est fait d’angoisse Que faire ? Il n’y a personne à qui conter Personne n’est épargné par les malheurs L’exil ne veut pas prendre fin. Il nous condamne et nous contraint Nous faisons les comptes puis les refaisons Nous rêvons le jour La nuit le sommeil déguerpit Ainsi va le temps, le traître ! Dans le passé où la sincérité était encore Le pauvre son cœur était riche L’honneur et la vergogne existaient La dignité dans chaque demeure Aujourd’hui que l’instruction nous dépasse Elle nous tord l’esprit Le père se fait renier par le fils Ainsi va le temps, le traître ! La raison d’hier est épuisée Tout va sous l’emprise de la colère Le temps change On ne sait plus par quel bout le tenir Tout aujourd’hui est ruse Le lézard défie le serpent La récolte quitte les marchés Ainsi va le temps, le traître... ! L’oiseau blessé d’une flèche Mortellement atteint d’une flèche empennée, Un oiseau déplorait sa triste destinée, Et disait en souffrant un surcroît de douleur : "Faut-il contribuer à son propre malheur ? Cruels humains, vous tirez de nos ailes de quoi faire voler ces machines mortelles. Mais ne vous moquez point engeance sans pitié : Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. Des enfants de Japet toujours une moitié fournira des armes à l’autre " Farid Ali, la voix révolutionnaire Avec un parcours riche et difficile à cerner, Farid Ali restera un sujet de la mémoire collectif. Son chant patriotique et son militantisme avérés ne sont en réalité qu’un cri arraché à une âme dévouée à l’Algérie entière. Farid Ali est né le 9 janvier 1919 à Ikhlefounen, dans la commune de Bounouh. Après de courtes études chez les Pères blancs, études couronnées par l’obtention d’un certificat d’études professionnelles, il quitte son village natal en 1935. Alors que le pays était broyé par les crocs du colonialisme, Farid Ali débarque à Alger. A la rue Randon, il exerça le métier de cordonnier. En 1937, après la mort de son père, il décide de prendre le chemin de l’exil. De café en café, il est envahi par des idées nationalistes auxquelles il ouvre son cœur. Dans son café à Bologne, il se lie d’amitié avec tous les artistes qui venaient chanter leurs amour et nostalgie du pays natal. Soupçonné de travailler en symbiose avec le FLN (Fédération de France), et suite à un attentat ciblant une radio française en 1951, la police française engagea des poursuites qui le contraignirent à regagner son village natal. Activement recherché, Farid Ali s’installa à Ikaânanen, un village reculé de Bounouh, lieu, où il recevait ses amis Krim Belkacem,L’Hocine Faâdjaben… En 1956, l’armée française l’arrête à Bounouh. A Draâ El Mizan, il subit les pires des tortures. Libéré en 1957, il s’engagea dans la lutte libératrice avant de rejoindre la troupe artistique du FLN avec laquelle il sillonna plusieurs pays : la Tunisie, la Yougoslavie, la Chine… pour plaider la cause algérienne. Après l’Indépendance, Farid Ali, auteur de la célèbre chanson Ayemma Azizen urtru, connaîtra de nouveau les geôles, cette fois-ci, celles de son pays fraîchement libéré. En effet, en 1964, suite à la crise politique de l’Algérie, il fut l’hôte de la prison de Berrouaghia où il composa son poème Saison morte. En 1967, il répart pour la France, où se consacre à la chose artistique, notamment la chanson avec le regretté Amraoui Missoum. Il déniche et aide bon nombre d’artistes à sortir de l’anonymat. En 1976, il anime l’émission, Chanteurs amateurs, à la Chaîne II. Il participa également à la réalisation du film Barrière. Pour des raisons de santé, Farid Ali retournera en France en 1977, pour rentrer définitivement en 1978. Admis à l’hôpital de Boghni, Farid Ali rendra l’âme le 19 octobre 1981 à l’âge de 62 ans. Ces artistes et bien d’autres encore ont servi et œuvré pour la chanson kabyle. Rares sont les occasions où l’on se rappelle d’eux pour leur rendre hommage. Mais cela n’empêche que ces hommes exceptionnels étaient et seront à jamais les maîtres de la chanson kabyle. Kafia Aït Allouache
06 avril 2008
Caravane nationale pour Chikh Aheddad
Un riche programme a été concocté contenant entre autres le dépôt d’une gerbe de fleurs sur le “sépulcre” du cheikh Aheddad, visites des différents sites historiques de la capitale des Hammadites à l’instar de la Kalaâ des Béni Abbès (ville natale du cheikh El Mokrani), le musée de Bordj Moussa, une exposition spéciale préparée au niveau de la salle des fêtes de Seddouk, le musée d’Ifri (lieu de la tenue du congrès de la Soummam), la zaouia du Cheikh, la place Gueydon ainsi que d’autres monuments qui forment désormais le patrimoine trésor de la région. Revisiter l’histoire de l’Algérie à travers les hommes confectionneurs de son indépendance, rappeler le passé amer d’un peuple réprimé, retracer l’itinéraire de ceux qui se sont sacrifiés, corrigé et humilié les forces coloniales. C’est dans ce contexte que la Direction de la jeunesse et des sports de la wilaya de Béjaïa organise la première caravane nationale du Cheikh Aheddad sous le thème “du temps des révoltes jusqu’au congrès de la Soummam”, et ce du 07 au 10 du mois en cours. A cet effet, un riche programme a été concocté contenant entre autres : le dépôt d’une gerbe de fleurs sur le “sépulcre” du cheikh Aheddad, visites des différents sites historiques de la capitale des Hammadites à l’instar de la Kalaâ des Béni Abbès (ville natale du cheikh El Mokrani), le musée de Bordj Moussa, une exposition spéciale préparée au niveau de la salle des fêtes de Seddouk, le musée d’Ifri (lieu de la tenue du congrès de la Soummam), la zaouia du Cheikh, la place Gueydon ainsi que d’autres monuments qui forment, désormais, le patrimoine trésor de la région. Sont prévues, en outre, une série de rencontres témoignages avec les moudjahidine de la vallée ainsi que les neveux du cheikh, des conférences-débats, projection d’un film documentaire sur la vie du rebelle du réalisateur Boukhdad Djillali et un concours au profit des élèves ainsi que les adhérents des établissements de jeunesse de la wilaya. A rappeler que les délégations “hôtes” seront accueillies au niveau de la superbe auberge de jeunes des frères Soumari avant d’entamer le grand “pèlerinage” qui durera trois jours et qui sera conduit par un comité de guides préparés pour la circonstance. Rabah Zerrouk
13 mars 2008
Le 15 mars 1962, Feraoun était assassiné

Mouloud Feraoun représente la kabylité dans ce qu’elle a comme valeurs d’ouverture et d’humanisme, de dignité et d’honnêteté. Lui qui croyait aux valeurs universelles de fraternité et de coexistence conviviale, a eu son destin arrêté par l’esprit d’intolérance et de haine vengeresse. Le 15 mars 1962, lors d’une réunion à El Biar au siège de la Direction des centres sociaux dont Feraoun était un des inspecteurs, un commando de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) fait irruption dans la salle de réunion et fait sortir six inspecteurs sociaux : Feraoun, Ali Hamoutène, Salah Ould Aoudia, Max Marchand, Marcel Marchand et Marcel Basset. Ils furent fusillés à l’extérieur, face au mur.
Par Amar Naït Messaoud
Mouloud Mammeri écrit à ce sujet : " Le 15 mars 1962, au matin, une petite bande d’assassins se sont présentés au lieu où avec d’autres hommes de bonne volonté il travaillait à émanciper des esprits jeunes ; on les a alignés contre le mur et…on a coupé pour toujours la voix de Fouroulou…Pour toujours ? Ses assassins l’on cru, mais l’histoire a montré qu’ils s’étaient trompés, car d’eux il ne reste rien…rien que le souvenir mauvais d’un geste stupide et meurtrier, mais de Mouloud Feraoun la voix continue de vivre parmi nous."
Il est né le 8 mars 1913 à Tizi Hibel, dans les Ath Douala. Son vrai nom est Aït Chabane. Il est issu d’une famille paysanne pauvre. Son père, mort en 1958, avait travaillé en France comme mineur. Mouloud a été berger pendant une année. A sept ans, il entre à l’école de Taourirt-Moussa. Par la suite, il rejoint le collège de Tizi Ouzou grâce à une bourse. Il fait ensuite l’Ecole normale de Bouzaréah où il fera la connaissance de plusieurs Européens et Algériens dont certains, comme Emmanuel Roblès, deviendront de véritables amis de notre futur écrivain.
Instituteur dans son village natal en 1935, puis à Taourirt-Moussa en 1946. Il épousera sa cousine Dahbia avec laquelle il aura sept enfants. Au début des années 40, il est affecté à l’école de Taboudrist à Beni Douala, avant d’exercer pendant une année à l’école d’Aït Abdelmoumène. Il travaillera comme enseignant à l’école de Taourirt-Moussa de 1946 à 1952. En 1939, il avait déjà commencé à écrire son premier roman qu’il avait appelé Fouroulou Menrad et qui deviendra par la suite Le Fils du pauvre, publié pour la première fois en 1950 dans la revue Les Cahiers du nouvel humanisme. Ce livre reçut le Prix de la ville d’Alger.
En 1952, Feraoun est nommé directeur du cours complémentaire de Fort-National avant d’occuper cinq ans plus tard le poste de directeur de l’école Nador au Clos-Salembier (Alger). Il reçoit le Prix populiste pour son second roman La Terre et le sang en 1953. Il publiera Jours de Kabylie en 1954. Cet ensemble de tableaux illustrés par les dessins de Brouty est à mi-chemin entre le roman et la nouvelle avec, en plus, la suavité propre au conte. Les Chemins qui montent est publié au Seuil en 1957, un roman qui continue en quelque sorte La Terre et le sang. C’est en 1960 que paraît aux éditions de Minuit le recueil intitulé Les Poèmes de Si Mohand. Un roman inachevé est publié en 1972 sous le titre L’Anniversaire. Mouloud Feraoun a aussi écrit des chroniques et des notes pendant la guerre de Libération qui deviendront par la suite Le Journal, témoignage capital sur la guerre. Les lettres qu’il écrivait à ses amis entre 1949 et 1962 ont été publiées aux éditions du Seuil en 1969 sous le simple titre Lettres à ses amis.
Et vint "La Cité des roses"
L’immense écrivain dont nous commémorons le 46e anniversaire de son assassinat par l’OAS nous revient en 2007 avec un nouveau roman. Ce livre porte un nom, La Cité des roses, qui sent les fragrances et l’humanisme du grand Fouroulou. Ce livre inédit est écrit en 1958, en pleine guerre de Libération, simultanément avec Le Journal . Les éditions du Seuil qui ont réceptionné le manuscrit en 1959, ayant proposé à l’auteur des modifications au texte originel, ont essuyé un refus catégorique de Feraoun. Les choses demeurèrent ainsi jusqu’au début des années 70. Une sorte d’inexplicable quiproquo a fait que le livre sorti en 1972 au Seuil sous le titre L’Anniversaire portait à l’origine le titre de La Cité des roses, tandis que le livre qui vient de paraître sous ce dernier titre était, lui, intitulé L’Anniversaire.
La Cité des roses nous replonge dans le climat de la guerre d’Algérie avec un style et un procédé narratif différent du Journal, lequel, comme son nom l’indique et malgré la part de subjectivité et d’implication de la personne de l’auteur, est perçu comme un mémoire de la guerre qui consigne les événements au jour le jour. Extrait :
"La grenade a éclaté juste en face de chez elle, dans un café maure. J’y suis arrivé un quart d’heure après. Un pauvre bougre gisait sur le trottoir, déjà envahi par la teinte cireuse de la mort. Il ouvrait et fermait automatiquement la bouche et la mort lente, lente, tournoyait autour de nous comme si elle avait quelque répugnance à s’emparer de la victime. Il était gros, un peu trapu, correctement vêtu d’une chemise blanche, portant au beau milieu une large fleur de sang rose ; les pans de son manteau étaient ouverts, ses pieds et ses mains indifférents, goûtaient déjà le suprême repos. Il n’y avait plus que cette bouche qui s’ouvrait, se fermait, indifférente aussi, semblait-il.
Un autre plus loin, au milieu de la chaussée, baignait dans une mare de sang plus sale, presque noir. Il avait la tête piquée au sol, un bras complètement retourné sur le dos ; les jambes recroquevillées étaient couchées l’une sur l’autre. Il s’était peut-être agenouillé avant de s’affaisser tout à fait et, maintenant, ses articulations refusaient de jouer. Celui-ci aussi se raccrochait à la vie par un fil dérisoire et ténu que la mort avait peut-être oublié de rompre.
Une voiture emmena un blessé que j’ai cru reconnaître. Un autre se croisa pendant que je descendais au milieu d’une foule muette et pétrifiée. Je ne lui voyais aucune goutte de sang mais il tenait son bras gauche de la main droite et marchait en criant avec l’allure et la voix désespérée d’un brocanteur malchanceux qui offrirait en vain un vieil habit dont tout le monde se détournerait. Je me suis approché pour saisir son bras, il a levé sur moi un regard de bête traquée et s’est affalé à mes pieds.
La police, les soldats, les ambulances sont arrivés une demi-heure plus tard. Alors, tout est devenu subitement grave, effrayant. L’instant était solennel et chargé de menaces. Jusque-là, ce n’avait été qu’un spectacle peu banal, qui avait assemblé beaucoup de monde mais dont la signification était somme toute anodine, une fois passé, bien entendu, le premier moment de surprise. Dès l’apparition des képis et des casques, les curieux se sont éloignés respectueusement et ont disparu tout à fait ; les femmes ont quitté vite les terrasses, fermé les fenêtres et les automobilistes qui attendaient au volant ont été autorisés à circuler. L’affaire est devenue officielle et a pris son véritable nom : je venais d’assister à un attentat terroriste ‘’faisant quelques morts et plusieurs blessés’’ "
Feraoun chroniqueur et épistolier
La chronique sous forme de journal où l’auteur mentionne les événements auxquels il assiste ou qu’il subit lui-même est une tradition de la littérature occidentale à laquelle se sont ‘’soumis’’ nombre d’écrivains. Victor Hugo avec ses Choses vues, Le Journal des Goncourt et celui de Jules Renard, sont des exemples d’un genre qui a fait florès dans l’histoire littéraire. De même, l’art épistolaire est intimement lié à cette sphère culturelle même si, dans d’autres contrées plus ou moins éloignées (Chine, monde arabe), ce genre a fait une petite incursion dans le monde des lettres.
Ces deux moyens d’expression n’ont pas été abordés par Mouloud Feraoun d’une façon, disons, ‘’préméditée’’. Il n’avait pas l’intention de faire une carrière d’écrivain en réalisant un journal ou en écrivant du courrier à des amis ou des proches. L’on peut dire que la chose s’est presque imposée à lui, d’abord par les événements rapides et cruels qui le poussaient à remplir des feuilles dont il ne voyait pas tout de suite le destin, ensuite par l’insistance imparable de ses amis, à la tête desquels on retrouve Emmanuel Roblès, pour mettre au propres ses écrits et les envoyer à l’édition. La réticence de Feraoun n’est pas due à un manque d’ambition littéraire, mais, on serait tenté de penser que l’auteur du Fils du Pauvre a amplement trouvé sa voie dans le genre romanesque qui, manifestement, le comble par les éloges qui lui furent adressés par la critique littéraire et par les prix qu’il reçut à l’occasion de la publication de certains de ses ouvrages.
Nonobstant cette façon de voir, Feraoun a réussi magistralement deux documents importants en écrivant Le Journal et Lettres à ses amis. Le premier ouvrage cité est le rassemblement des notes presque quotidiennes qu’il entreprit le premier novembre 1955 à 18h 30 (soit une année après le début de la guerre de Libération) et qui se termineront brusquement le 14 mars 1962, la veille de son assassinat.
Dans la réédition du Journal en 1998 aux éditions ENAG de Réghaïa, Christiane Achour Chaulet écrit dans sa présentation : ‘’S’il est un texte de Mouloud Feraoun bien délicat à présenter, c’est bien celui du Journal. Texte vivant, écrit par bribes, par fragments, non remanié dans une structure de fiction qui construirait une cohérence, il heurte et bouscule ceux qui le lisent. Seul l’événement central est unificateur : c’est un journal sur la guerre, tout le reste passe au second plan (…) C’est une œuvre écrite sur le vif et qui tranche dans le vif. Le discours autobiographique qui, jusque-là, était voilé, biaisé, se donne à lire ‘’en direct’’, pourrait-on dire.
‘’Le Journal, ajoute-t-elle, est le texte d’un homme qui observe, meurtri et écartelé, son pays livré à la violence’’. Feraoun écrit lui-même qu’il est’’ un observateur attentif qui souffre toute la souffrance des hommes et cherche à voir clair dans un monde où la cruauté dispute la première place à la bêtise’’ (6 janvier 1957).’’Un peuple habitué à recevoir les coups, qui continue d’encaisser mais qui est las, las, au bord du désespoir (…) Il fait pitié le peuple de chez nous et j’ai honte de ma quiétude’’ (9 septembre 1956)’’ ; et Christiane Achour note que ‘’l’on est bien loin de l’image positive d’une littérature de propagande ou d’autres récits de vie d’acteurs de la lutte, d’un peuple en lutte par conviction et nécessité historique”.
Dans une page écrite le 12 janvier 1957, Feraoun fait une lecture du journal clandestin El Moudjahid publié par le FLN : " J’ai pu lire d’un bout à l’autre le numéro spécial du Moudjahid. J’ai été navré d’y retrouver pompeusement idiot, le style d’un certain hebdomadaire régional. Il y a dans ces trente pages beaucoup de foi et de désintéressement mais aussi beaucoup de démagogie, de prétention, un peu de naïveté et d’inquiétude. Si c’est là la crème du FLN, je ne me fait pas d’illusions, ils tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques gros politiciens tapis mystérieusement dans leur courageux mutisme et qui attendent l’heure de la curée. Pauvres montagnards, pauvres étudiants, pauvres jeunes gens, vos ennemis de demains seront pires que ceux d’hier’’.
Le 14 mars, veille de son assassinat, Feraoun écrit la page qui sera la dernière de son Journal et de sa vie : ‘’A Alger, c’est la terreur. Les gens circulent tout de même et ceux qui doivent gagner leur vie ou tout simplement faire leurs commissions sont obligés de sortir et sortent sans trop savoir s’ils vont revenir ou tomber dans la rue. Nous en sommes tous là, les courageux et les lâches, au point que l’on se demande sous tous ces qualificatifs existent vraiment ou si ce ne sont pas des illusions sans véritable réalité. Non, on ne distingue plus les courageux des lâches. A moins que nous soyons tous, à force de vivre dans la peur, devenus insensibles et inconscients. Bien sûr, je ne veux pas mourir et je ne veux absolument pas que mes enfants meurent, mais je ne prends aucune précaution particulière en dehors de celles qui, depuis une quinzaine sont devenues des habitudes : limitation des sorties, courses pour acheter en ‘’gros’’, suppression des visites aux amis. Mais, chaque fois que l’un d’entre nous sort, il décrit au retour un attentat ou signale une victime’’.
L’édition du Seuil a annexé au Journal, juste après sa dernière page, une lettre écrite par le fils de Feraoun à l’ami de son père, Emmanuel Roblès, après la mort de l’écrivain. C’est une grande lacune dans l’édition algérienne ENAG qui devrait être comblée un jour par respect à la mémoire de Feraoun et par égard au lecteur à qui elle apportera des éléments d’informations précieux. Il y est, entre autres, écrit : ‘’Mardi, vous avez écrit une lettre à mon père qu’il ne lira jamais…C’est affreux ! Mercredi soir nous avons- pour la première fois depuis que nous sommes à la villa Lung- longuement veillé avec mon père dans la cuisine, puis au salon. Nous avons évoqué toutes les écoles où il a exercé (…) C’était la dernière fois que je le voyais. Je l’ai entendu pour la dernière fois le matin à huit heures. J’étais au lit. Il a dit à maman :’’Laisse les enfants dormir.’’ Elle voulait nous réveiller pour nous envoyer à l’école. ‘’Chaque matin tu fais sortir trois hommes. Tu ne penses pas tout de même qu’ils te les rendront comme ça tous les jours !’’. Maman a craché sur le feu pour conjurer le mauvais sort. Vous voyez ! Le feu n’a rien fait. Papa est sorti seul et ils ne nous l’ont pas ‘’rendu’’.
‘’Je lai vu à la morgue. Douze balles, aucune sur le visage. Il était beau, mon père, mais tout glacé et ne voulait regarder personne. Il y en avait une cinquantaine, comme lui, sur les tables, sur les bancs, sur le sol, partout. On avait couché mon père au milieu, sur une table.
A Tizi Hibel nous avons eu des ennuis avec l’autodéfense et l’armée française et nous avons dû nous sauver après l’enterrement. Il est enterré à l’entrée de Tizi Hibel, en face de la maison des Sœurs blanches.’’
Le Journal de Mouloud Feraoun reste un document essentiel sur la guerre de Libération et sur certains aspects de la vie de l’écrivain. C’est le témoignage d’un être tiraillé et profondément angoissé. ‘’N’ai-je pas écrit tout ceci au jour le jour, selon mon état d’âme, mon humeur, selon les circonstances, l’atmosphère créée par l’événement et le retentissement qu’il a pu avoir dans mon cœur ? Et pourquoi ai-je ainsi écrit au fur et à mesure si ce n’est pour témoigner, pour clamer à la face du monde la souffrance et le malheur qui ont rôdé autour de moi ? Certes, j’ai été bien maladroit, bien téméraire, le jour où j’ai décidé d’écrire, mais autour de moi qui eût voulu le faire à ma place et aurais-je pu rester aveugle et sourd pour me taire et ne pas risquer d’étouffer à force de rentrer mon désespoir et ma colère ? Et maintenant que c’est fait, que tout est là, consigné, bon ou mauvais, vrai ou faux, maintenant que nous entrevoyons la fin du cauchemar, faudra-il garder tout ceci pour moi ?
(…)Je sais combien il est difficile d’être juste, je sais que la grandeur d’âme consiste à accepter l’injustice pour éviter soi-même d’être injuste, je connais, enfin, les vertus héroïques du silence. Bonnes gens, j’aurais pu mourir, depuis bientôt dix ans, dix fois j’ai pu détourner la menace, me mettre à l’abri pour continuer de regarder ceux qui meurent. Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient dire des choses et des choses. J’ai voulu timidement en dire un peu à leur place. Et ce que j’en dis, c’est de tout cœur, avec ce que je peux avoir de discernement et de conscience’’. (17 août 1961).
Le second ouvrage qui a également une valeur documentaire certaine, c’est Lettres à ses amis, un ouvrage édité par Le Seuil en 1969, soit sept années après la mort de l’auteur, et qui rassemble une bonne partie de la correspondance que l’auteur entretenait avec ses amis. Ces lettres s’étalent de 1949 à 1962 et ne répondent à aucune périodicité particulière.
La réédition par l’ENAG de Réghaïa de Lettres à ses amis en 1998 est présentée par Christiane Achour Chaulet. ‘’Découvrir un écrivain de l’autre côté du miroir…de son écriture est un plaisir toujours renouvelé : celui que nous procure la correspondance rassemblée par Emmanuel Roblès et les éditions du Seuil dans le volume, publié pour la première fois en 1969, Lettres à ses amis. Aujourd’hui où la communication épistolaire a tendance à disparaître, la lecture de ces lettres rappelle la saveur des mots ancrés dans un moment et un lieu précis, encrés par l’écriture et fixant un geste, une pensée, une anecdote aurait transmis dans l’instant mais que la mémoire aurait oubliés. La lecture de ces lettres fait aussi partager le plaisir certain de celui qui les écrit : Feraoun tisse de son ‘’bled’’ des liens et des réseaux et s’il espace ses feuillets d’écriture et d’amitié, il sent l’isolement l’enserrer davantage (…) Par correspondance, Feraoun semble combattre cette solitude qui, bien souvent, lui pèse et qui influe sur son écriture’’.
Lettres à ses amis nous révèle une partie importante de la personnalité de Feraoun, ce montagnard kabyle fier de ses origines, cet humaniste déchiré qui appelle les gens à plus de fraternité et ce père de famille simple et consciencieux. ’’Dans la correspondance, nous retrouvons aussi l’intervention incessante de la vie de tous les jours, des petits riens qui continuent même en pleine tragédie, même au cœur de la tragédie ; des petits riens aussi qui font la saveur des relations humaines ou familiales. Le style plus allusif de l’art épistolaire demande un effort d’information de la part du lecteur sur le contexte familial, amical, social et professionnel : treize années feraouniennes, treize années algériennes par lesquelles l’écrivain inaugure une notoriété littéraire jamais démentie depuis et confirme une pratique professionnelle qui est sa vie’’.
Feraoun et les " Poèmes de Si Mohand"
Dans la présentation de La Terre et le sang, Mouloud Mammeri entrevoit la nouvelle voie qu’aurait prise l’entreprise de Feraoun si la mort ne l’avait pas subitement interrompue. ‘’Après qu’il aura dit La Terre et le sang, c’est-à-dire ce qui fait la réalité première de nos existences, Feraoun rendra aussi Les Chemins qui montent qui, justement parce qu’ils montent, sont certainement difficiles, mais aussi mènent vers plus de lumière et d’élévation.
Cette conciliation et de l’universalité, Feraoun en donnera une image privilégiée dans la présentation qu’un an avant sa mort il fera d’un très grand poète algérien : Si Mohand. La poésie de Si Mohand est enfoncée au plus profond de notre âme maghrébine, mais en même temps elle dit le plus profond des hommes de tous les pays, de toutes les races. La formule que Feraoun avait cherchée toute sa vie, il l’avait trouvée et d’elle pouvait sortir une grande source d’inspiration. La bêtise ne lui a pas laissé le temps.’’
Les Poèmes de Si Mohand est publié en 1960 aux éditions de Minuit. Neuf ans avant le colossal travail de recension de Mammeri concernant ce même poète démiurge de la Kabylie, Feraoun a pu inventorier quelques dizaines de pièces de Si Mohand U Mhand en les traduisant en français. Dans une présentation de 54 pages, Feraoun nous parle simplement du poète qu’il traduit et de la manière dont il a entrepris son œuvre.
‘’On peut aussi se demander comment un poète profane a pu devenir l’incarnation d’un peuple dont la réserve n’est pas la moindre vertu et qui considère comme immorale la musique chantant l’amour. Si Mohand n’a pas souffert de cette réprobation. C’est qu’il ne cherche à intéresser personne, n’attend rien de personne : ce qu’il dit de lui, il le dit à lui-même. Il a éparpillé ses isefra , ses poèmes, comme fait le semeur dans son champ, et la graine a poussé pour donner naissance à d’autres graines. (…) Dans notre prospection, nous nous sommes attachés à découvrir les thèmes familiers de Si Mohand et à ne retenir que ceux des poèmes qui offraient un caractère évident d’unité, ce lyrisme douloureux et touchant avec lequel l’auteur a voulu nous dire sa souffrance’’, écrit Feraoun dans sa présentation.
Après les recherches de Boulifa dans ce domaine, le travail commencé par Mouloud Feraoun dans ce qui est convenu d’appeler l’anthropologie culturelle, paraît l’un des plus sérieux et des plus prometteurs. Mouloud Mammeri a largement comblé pour nous ce que le destin a arrêté chez Feraoun.
Mouloud Feraoun revisité par certains auteurs Wadi Bouzar, sociologue
Dans son essai fort documenté et bien instructif intitulé La Mouvance et la pause (SNED 1983), le sociologue Wadi Bouzar a tenté une enquête au village de Feraoun, Tizi Hibel, et a remonté le temps pour situer la personne de M. Feraoun dans ce milieu tout en faisant sa propre lecture de l’écrivain. ‘’La vie de Feraoun s’inscrit entre deux dates : 1913- 1962. On en voit toute l’importance. Elles recouvrent presque la moitié de ce siècle. Feraoun naît au moment où une guerre commence et meurt quand une autre s’achève. Plus, il meurt de cette dernière. La violence fasciste ne peut, par sa nature même, admettre la non-violence’’, écrit Bouzar, tout en insistant sur la qualité de témoin privilégié de Feraoun : témoin des événements cruciaux qui se sont déroulés sous ses yeux et qu’il a subis en grande partie.
Lors d’une enquête sur M. Feraoun réalisée en 1974 à Alger, Wadi Bouzar a voulu en savoir davantage sur la famille de l’écrivain. Déjà, Feraoun écrivait dans Le Fils du pauvre : ‘’Mon oncle et mon père se nomment l’un Ramdane, l’autre Lounis, mais dans le quartier on a pris l’habitude de les appeler les fils de Chabane je ne sais trop pourquoi’’. Un membre de la famille expliqua à l’enquêteur l’origine du nom : ‘’En français, nous avons un nom comme tous les Algériens depuis l’occupation française. Comme tous les Kabyles, nous avons aussi notre nom de famille, un nom de grande famille et un nom de quartier. La grande famille, c’est-à-dire la famille proprement dite et les branches alliées. La famille, elle, comprend deux génération : celle des grands parents et celle de leurs enfants. Notre nom de famille est Aït Chabane. Notre nom de quartier est Azouz. Feraoun est un nom donné par les Français’’.
Chabane est le nom du grand père de Fouroulou, soit le père de son père. Ce dernier, orphelin de bonne heure, n’avait pas eu le temps de le connaître. ‘’On aurait dû les appeler les fils de Tassadit, ma grand-mère, ajoute l’interlocuteur ; leurs oncles ou leurs cousins préfèrent, sans doute perpétuer le nom de Chabane pour bien montrer aux gens que les orphelins avaient de qui tenir et qu’à deux, ils remplaçaient en fait et en droit celui qui n’était plus’’.
L’enfance de Mouloud Feraoun est aussi abordée par l’enquêteur à qui l’on a appris que le père de l’écrivain est allé travailler en France, à Lens précisément, en 1910, c’est-à-dire trois ans avant la naissance de Mouloud. ‘’Il arrivait difficilement à nourrir sa famille’’ disaient les gens de Tizi Hibel. Le village était touché par le système du rationnement et la décennie 1925/1925 était caractérisée par une misère effarante à la limite de la disette. L’année 1933/34 connut aussi une véritable famine qui avait touché toute la haute montagne.
Vers 1927, le père de Feraoun eut un accident aux fonderies d’Aubervilliers. Bouzar note que ‘’traumatisme d’enfance, le thème de l’accident se retrouve dans l’œuvre fictive. Nous sommes en 1939. L’oncle du personnage principal, Amer, meurt, tué dans la mine par André, un mineur polonais.’’
Dans La Terre et le sang, Feraoun écrit : ‘’Ce fut à la fosse numéro 13 que cela arriva. Depuis une semaine travaillait avec André au bout d’une galerie en pente. Le reste de l’équipe était au fond. André était fatigué mais il refusait tout repos. Il avait accepté une tâche facile en attendant de se sentir mieux. Il s’agissait d’envoyer aux camarades à l’autre bout de la galerie des wagonnets lourdement chargés, des matériaux devant servir à combler les cavités. En retour, l’équipe renvoyait un chargement de charbon. André actionnait le treuil. Amer accrochait et décrochait les wagonnets. La marche des wagonnets était réglée par une sonnerie d’appel, ainsi que les arrêts au moment du repos. Depuis le début, Amer s’était exercé à faire partir le train, il savait manier le frein et les wagons ne s’enrayaient plus sous sa main. Néanmoins, c’était là le travail d’André’’.
Dans une lettre à son ami Emmanuel Roblès en date du 5 janvier 1953, Feraoun parle laconiquement de son père : ‘’Mon père était véritablement un gueux. Il a toujours trimé : Gafsa (phosphate), Bône, Constantinois, Mitidja. Depuis 1910, il a appris le chemin de la France : une vingtaine de voyages en tout ; le dernier, 1927/1928, s’est terminé par accident que j’ai relaté dans Le Fils du pauvre. Dans sa jeunesse c’était un gars très solide : il avait fait à pied le trajet Tizi Hibel-Tunis. Jamais malade, jamais d’alcool, tabac ou autres mignardises ; fort mangeur jusqu’à présent, sa carcasse tient bon ; bien entendu, ne sait lire ni écrire’’. Le père de Feraoun mourut en 1958.
Wadi Bouzar a abordé les différentes étapes de la vie de l’écrivain depuis son enfance jusqu’à son assassinat le 15 mars 1962 en passant le collège et l’Ecole Normale de Bouzaréah. Il s’agit, dans son ouvrage qui est plus une anthropologie sociale qu’une simple biographie, de ‘’retracer la vie de Mouloud Feraoun en tant qu’homme d’abord avant même de le considérer en tant qu’écrivain’’.
Jean Déjeux, critique littéraire et spécialiste de la littérature algérienne
Après avoir donné la biographie de Feraoun dans son Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française (éditions Karthala 1984), Jean Déjeux écrit à propos de l’écrivain : ‘’Mouloud Feraoun est un des écrivains les plus attachants de la génération de 52, constatant la misère et la pauvreté, observant ses compatriotes, et faisant état du malaise dans sa société. Non-violent, il n’a jamais pu approuver la violence, cotisant néanmoins comme tout le monde pour le mouvement national et ayant même hébergé un de ses anciens élèves blessé. Sa littérature est celle d’un fin psychologue, mais certes déchiré par la guerre. Son Journal est l’un des meilleurs documents de cette époque sanglante. Les Lettres à ses amis apportent aussi beaucoup pour la connaissance de l’homme et de son œuvre. Il se situe comme écrivain au début du surgissement en qualité de la littérature maghrébine de langue française, avec Sefrioui au Maroc, participant jusqu’à un certain point de la manière de parler des écrivains qui le précédèrent depuis 1920 mais déjà dévoilant, à sa façon, la situation du colonisé et se posant en tout cas aussi des questions, surtout dans Les Chemin qui montent. Homme-frontière dans le sens du passage : montrer que les Kabyles sont des hommes comme les autres, nommer son pays dans la littérature’’.
Henri Lemaître, directeur du Dictionnaire de la littérature française et francophone
Ayant intégré l’œuvre de Mouloud Feraoun dans la grande sphère de la littérature francophone, le dictionnaire dirigé par le professeur Henri Lemaître écrit à ce propos :
‘’Au cours de la tragédie algérienne, Feraoun, face à ce qu’il considère comme une guerre cruelle et absurde, oppose la lucidité à la haine. Victime de sa situation en quelque sorte ‘’au-dessus de la mêlée’’, il sera assassiné, avec cinq de ses collègues des Services sociaux, par un commando de l’OAS. Son œuvre, même dans les livres prophétiques antérieurs à 1954, reflète, à travers le thème obsédant de l’incommunicabilité, le drame vécu au contact entre deux civilisations ; mais, étranger à tout désespoir, Feraoun voit dans ce drame l’ascèse spirituelle qui, au-delà des déterminismes raciaux ou sociologiques, doit conduire à une authentique mais difficile universalité. A cet égard, Feraoun est parmi les écrivains de la francophonie contemporaine, un de ceux qui méritent le mieux d’être appelés ‘’humanistes’’.
(Dict. de la littérature française et francophone, édit. Bordas- 1985)
Mouloud Mammeri
La réédition du roman La Terre et le sang par les éditions ENAG de Réghaïa en 1988 a été un véritable petit événement littéraire, non seulement en raison de l’indisponibilité de cet ouvrage par le passé, mais surtout à cause de la présentation qu’en a faite Mouloud Mammeri quelques mois avant sa disparition tragique le 25 février 1989. Cette ‘’rencontre’’ littéraire entre deux géants kabyles est un acte et un geste de sublime portée. Mammeri écrit une présentation avec l’émotion et la sincérité qui ont été toujours les siennes : " Mouloud, cela me fait drôle de parler de toi comme si tu était mort …comme si une giclée de balles imbéciles pouvait t’avoir arraché de notre vie, sous prétexte qu’elles t’avaient un matin de mars 1962 stupidement rayé du paysage…C’était le dernier hommage de la bêtise à la vertu.
Mais, vieux frère, tu en as connu d’autres ; tu sais, toi, que pour aller à Ighil Nezmen, de quelque côté qu’on les prenne, les chemins montent. Et puis après ? Tu sais aussi que les hauteurs se méritent. En haut des collines de adrar n nnif on est plus près du ciel. Du paysage, ce sont ceux qui ont craché leur rage en douze balles- six secondes qui ont disparu, rayé parce qu’ils n’avaient pas assez de sang généreux dans les veines, assez de rêves fous dans les yeux, pour y demeurer (…)
En parlant de nous, ils disaient ‘’les Arabes’’ et…dans la moue de leurs lèvres ce n’était pas une désignation, c’était un verdict ! Mais nous, Mouloud, nous savons que ce ne pouvait pas être autrement : ils avaient tout cela, mais il leur manquait l’essentiel : LA TERRE ET LE SANG.
La terre, ils la rudoyaient à force, ils lui faisaient produire des moissons d’artifice (un vin que nous ne buvions pas, parce que nous avions d’autres ivresses), ils confiaient à nous le rude contact des pierres, les charrues, les sulfateuses ; ils ne l’avaient pas comme nous…dans la peau…comme à Tazrout, à Ighil Nezmen, à Illizi ou dans la Tanezrouft. Passagers sur la terre dont ils suçaient les mamelles sans lui être attachés…comme nous étions à elle…à la vie à la mort. La preuve, c’est qu’en un siècle de destin comblé ils n’ont pas trouvé un seul d’entre eux pour la chanter comme tu as fait, Mouloud, des chemins montueux de ton enfance (…)
Non…ni la terre ni le sang. Ils n’avaient pas encore pris racine dans nos guérets, nos sables (…) Pourtant, Mouloud, pour tant de folle présomption tu n’avait nulle haine.
Ceux qui devaient te tuer un matin de mars (une semaine après c’était le printemps) sur la place baignée de soleil d’une des banlieues les plus rieuses d’Alger, au-dessus d’une des rades les plus belles du monde, en un sens, tu ne les sentais pas comme absolument ‘’étrangers’’. C’était des hommes dévoyés…dévoyés, mais des hommes…envers et contre tout…envers et contre eux-mêmes. C’étaient des hommes même s’ils l’oubliaient.
Voilà, Mouloud. Eux sont partis avec leurs fureurs, leurs rancœurs, leurs cœurs fermés (leurs yeux aussi), leur accent mal peigné, leur humanité dévoyée…et toi tu restes éternellement nôtre, éternellement avec nous, tout près de nos mains calleuses, de notre misère, de nos rêves, de nos rires, montant avec nous des chemins qui grimpent jusqu’au ciel, nourri des mêmes neiges, la tête ivre du même soleil, le cœur des mêmes sèves…
Donne-moi la main, Mouloud…Le havre est maintenant tout près, juste par-delà la bêtise et la haine, à un jet d’espoir d’ici ".
A.N.M.
